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24 septembre 2014 3 24 /09 /septembre /2014 14:18

 

   

  Lettrine (T tentacule)u ne t'es jamais demandé pourquoi des blogs comme « Netkulture », ou plus modestement comme le mien, s’étaient lancés dans l’accumulation patiente d’objets improbables ? J’ai bien peur que non. Comme tout bon internaute – ascendant bourrin - tu cherches ta dose quotidienne de surprise, d’amusement, de quoi éveiller ta curiosité, de quoi remplir les longues heures qui te séparent encore, hélas, de la diffusion du prochain épisode de Dr House, Desperate housewife, Nouvelle star, Les experts, Pékin express, rayez la mention inutile. Y’a rien à rayer ? Ah ouais, d’accord…

 

Tu tombes chez nous, ou chez d’autres sur la balayette de chiotte turbo, le dentifrice musical, ou, pour piocher dans la complainte du progrès de Boris Vian, tu t'extasies sur la tourniquette pour faire la vinaigrette, les draps qui chauffent, le pistolet à gaufre, le tabouret à glace, le chasse-filous, le ratatine ordure, l’efface-poussière, le chauffe-savates, le canon à patates, l’éventre-tomate, l’écorche poulet mais ne te demande pas quelle nécessité a bien pu pousser Boris Vian puis à sa suite nous, pauvres forçats de la blogosphère, à rechercher ces objets impensables auxquels il a bien fallu que quelqu’un pense ?

 

T'amuser ? Non mais tu penses vraiment que depuis le 17 octobre 2005, sur Netkulture, Tonton n’a rien d’autre à foutre que d’essayer de t'arracher un sourire ? Moi, non, c’est pas pareil, mes cinq enfants, mes deux boulots, ma revue littéraire de 200 pages et l’écriture me laissent effectivement de tels loisirs qu’il faut bien que je m’occupe, sinon j’ai tendance à bouffer les coussins. Mais lui ? et d’autres d’ailleurs… Il ne t'est pas venu à l’idée qu’il devait-y avoir dans cette quête quelque chose d’intime et de brûlant ? Une urgence ? Une mission ?

 

Ben si. Il y a. t'es assis là ? Je peux y aller ? Il s’agit de prouver l’existence des mondes parallèles. Rien moins. Maintenant que je l’ai dit, explicitement, je suis sûr que la vérité de cet énoncé éclaire d’un jour nouveau la litanie d’objets que nous t'avons présentée. Confusément, tu te dutey de quelque chose. Il te semblait bien qu’autant d’objets délirants ne pouvaient pas tous venir de notre continuum. Certains avaient un peu, beaucoup, passionnément l’air d’avoir été conçus dans un environnement où ce que nous appelons ici le « sens commun » n’était pas basé tout à fait sur les mêmes fondamentaux. Je peux affirmer désormais sans risque, puisque j’ai la preuve, que certains de ces objets, n’ont ni été conçus ni fabriqué « ici » mais dans un monde parallèle au nôtre, puis importés et revendus à des prix très supérieurs à leur valeur de départ, l’étrangeté dont leur passage les a paré, leur conférant alors une valeur ajoutée permettant de substantiels bénéfices. Imaginez qu’un lot de petites cuillères ou de mouchoirs jetables soit à mourir de rire, chez « eux » ! Imaginez le prix qu'on pourrait tirer d’un simple jeu d’échec dans un monde ou tout est rond ! Ou d’un tire-bouchon dans un monde ou l’on visse en sens inverse de chez nous ! Je ne développe pas, chacun comprendra aisément qu’en passant d’un monde à un autre, chaque objet a de bonne chance de voir sa valeur marchande confortablement multipliée. Vous pouvez reposer votre belle mère, la viande faisandée, ça passe pas.

 

Me connaissant, tu te doutes bien que j’ai trouvé la preuve de ce trafic dans le catalogue « L’objet du mois ». Tout laissait à penser jusque là, dans les précédents catalogues, que les objets proposés à la vente « ici » avaient fait l’objet d’une sélection préalable rigoureuse. À quoi bon, par exemple, nous proposer un purificateur d’hélium alors que nous respirons un mélange azote-oxygène ?

 

Inutile de te précipiter sur ton catalogue « L’objet du mois » tu ne trouveras rien. Je vais te montrer la preuve et il est probable que même le nez dessus, personne ne verra rien. Sauf Tonton bien sûr, mais lui n’est humain que par sa mère. Je te donne un indice ? La preuve ne réside pas dans l’objet lui-même, dont il est probable qu’on puisse effectivement trouver un usage pratique « ici ». Arrivé à ce stade, la personne chargée de la sélection des objets pour le catalogue doit un peu respirer. Non parce que le dernier à avoir fait une boulette dans la sélection s’est trouvé exilé sur un monde où Sarkozy menaçait de revenir au pouvoir. Je te dis pas le cauchemar ! 

 

Bon, allez, je te montre :

 

Cle-anglaise-d-un-autre-monde.jpg

 

 

Ah, tu vois que tu vois rien ! On a une sorte de clé à molette sans molette, adaptée semble-il au serrage et desserrage d’écrous varié, et alors ? Alors la preuve est dans l’écrou, justement. Un examen attentif des écrous proposés sur la photo ne laisse aucun doute sur le fait qu’ils ne PEUVENT PAS venir d’ « ici », leur trou est ovale. Eh oui ! ça n’a l’air de rien, un trou ovale au lieu d’être rond et c’est bien cette bénignité – mais si ça existe – qui explique que la photo « en situation » soit passée à trav. Mais réfléchis une seconde. Un écrou à trou ovale suppose un boulon de section ovale, et comment veux-tu que ça tourne ? La forme de la clé n’a rien à voir là dedans. Cet objet viens donc à l’évidence de « là-bas ».

 

Tiens ? Je me demande si je ne vais pas prendre contact avec cette entreprise d’import-export. Avec toute la pub que je leur fais, y’aurait peut-être moyen de négocier un passage. Si ça se trouve, « là-bas », Bashung n’est pas mort…

 

 

 

 

Made in mondes parallèles

 

 

lit-de-camp.jpg

 

 

 

Lettrine (U Thierry Vendôme)ne fois admis que les trouvailles présentées par « L’objet du mois » viennent pour la plupart d’un monde parallèle, la menace diffuse qui semble émaner de l’ensemble du catalogue se fait presque supportable. Nos lecteurs fidèles – je pense bien sûr à l’étourdissante Mélanie (de Tours), (d’ailleurs je pense jour et nuit à l’étourdissante Mélanie (de Tours)) – nos lecteurs fidèles donc, se souviennent d’une précédente note dans laquelle j'établissais la PREUVE que certains articles vendus par « L’objet du mois » n’avaient pu être conçus dans notre monde.

 

Certes, de ce point de vue, le lit de camp d’aujourd’hui peut laisser planer un doute. Ici - je veux dire dans la réalité spatio-temporelle où toi et moi sommes coincés encore quelques temps - si j’en crois ma longue expérience du camping, on monte la tente puis on installe le couchage à l’intérieur. L’objet du mois nous propose d’installer le lit, puis de monter la tente par-dessus. 

 

Admettons. Admettons qu’il puisse y avoir des circonstances où tu partes en camping sans tente, ou qu’elle ait fondu, ou qu’elle soit coincée dans la zone de fret, je sais pas moi… Te ne comptes quand même pas sur moi pour imaginez tes catastrophes personnelles ? Mais bon, tu es au milieu de nulle part, tu as traîné ce putain d’enfoiré de lit de 19 kg jusque là, tu te le déplies tranquille, les arceaux, la toile et tu es confort pour pleurer ta mère en attendant les secours, en espérant qu’ils ne meurent pas de rire à la vue de ton – hûm – lit. Admettons.

 

C’est l’usage en intérieur qui me pose question. Cette partie de l’argumentaire me fait penser que ce lit a dû être conçu pour des gens dont les tentacules n’étaient pas tout à fait organisés comme les nôtres. Si je comprends bien, c’est un monde dans lequel une petite averse de grenouilles peut se déclancher inopinément dans ta chambre au milieu de la nuit ? C’est ça ? Je dis « grenouilles » pour rester dans le connu - on se rapportera utilement à l’article de Wikipédia sur le sujet – mais sachant que l’objet immédiatement proposé dans le catalogue sous notre lit pliant est une POMPE A VENIN (11,50€) on peut commencer d’avoir peur.

 

—      Il fait quoi comme temps chéri ?

—      Attends, je sors un pseudopode… Tarentules.

—      Encore !

 

 

 

Ici Londres

 

radio-a-manivelle.jpg

 

 

Lettrine (P Ourgang Corry Kooy) Le carnet de Jimidi

 

 

arfois, les indices restent discret par lesquels certains articles vendus chez « L’objet du mois » signent indiscutablement leur origine parallèle. Tiens, cette bête radio à manivelle par exemple. Perso, j’ai déjà une lampe de poche à manivelle dont je suis très content. Voyant cette radio, je me dis que c’est une idée lumineuse. Comme ça, quand la troisième guerre mondiale aura été déclarée, je pourrai capter Chérie, chérrriiiiiiie FM sous les décombres. Ok, ça suppose que Chérie FM ne soit pas également sous les décombres. Ça suppose aussi que j’ai pensé à emporter cette radio avant de me prendre une bombe atomique dans la gueule, auquel cas, la radio serait, elle, dans les décombres pendant que je serais dessous.  Mais bon, admettons que cette troisième guerre mondiale se passe normalement, en tournant ma petite manivelle, je pourrais écouter la voix de la France pendant des mois, sans craindre de tomber en panne de jus.

 

C’est dans la dernière partie de l’argumentaire de notre radio que se cache l’indiscutable indice made in "True is out there" : « Prise casque – Sortie électrique DC avec câble de raccordement fourni. » Y’a rien qui t’alerte ? Tu ne fais donc aucune différence entre une entrée et une sortie, c’est ça ? C’est vrai que pour une porte, par exemple, il n’y a en général pas de différence. Mais s’agissant d’électronique, on distingue nettement ce qui entre de ce qui sort. Et si tu avais idée de brancher ta radio sur le secteur pour soulager la manivelle, tu voudrais faire ENTRER du courant dans l’engin, pour l’alimenter, non ?

 

Or là, c’est une sortie.

 

C’est un monde un peu en avance sur nous, mais terrible, sur lequel nous avons, hélas ! déjà eu des vues. « Ils » nous avaient envoyé une chaise électrique. C’est un monde dans lequel, comme dans le nôtre, les consommateurs sont de plus en plus mis à contribution pour effectuer eux-mêmes les tâches anciennement dévolues à des gens dont ça constituait le travail. C’est un monde où, comme dans le nôtre, on est prié de pousser son wagonnet dans des galeries creusées à même les denrées, puis de les passer soi-même au scanner avant de les payer, mais c’est un monde où il faut probablement que les consommateurs déchargent les camions et rangent les produits en réserve avant d’avoir le droit d’accéder au magasin. Un monde dans lequel les caddies ont une serpillière à l’avant si ça se trouve. C’est un monde dans lequel une heure avant le début des programmes télé du soir, chaque membre de la famille est prié de tourner sa manivelle, pour fournir du courant à l’ensemble de la nation. Un monde dans lequel chaque appareil électrique est muni d’une manivelle puis relié au secteur, non pour pomper du jus, mais en injecter. Un monde dans lequel chaque siège est muni d’un pédalier, y compris dans les transports en commun. Tout le monde de ce monde est pour : non seulement ça participe à l’effort national, mais cette énergie est propre et son mode de production permet de lutter contre la sédentarité citadine, génératrice de maladies cardio-vasculaires et d’activité sexuelle à visées non reproductrices.

 

Ou alors, mais je n’ose y penser, cette radio à manivelle est un objet bien de chez nous et bien prévu pour la troisième guerre mondiale, après laquelle nous seront chacun poliment, mais fermement priés de fournir du courant à Chérie FM.

 

Faudrait pas me pousser beaucoup pour que je passe sur France Musique moi…

 

(Les trois articles : y'a cinq ans) 

 

10 septembre 2014 3 10 /09 /septembre /2014 07:29

 

Calvin-et-Hobbes---Calvin-au-jardin---Tome-4---page-8.jpg

 

Il faut bien me rendre à l'évidence : j'adore jardiner. Il m'a été donné de le constater une nouvelle fois samedi dernier, au jardin des Dut, sécateur dans une main et rotofil dans l'autre. J'adoooore le rotofil. Au plaisir du jardinage, cet engin ajoute l'assouvissement des vieux fantasmes de puissance dont le fond masculin est tapissé partout. Avec le rotofil en main, je suis le Terminator des jardins, l'Attila des sous bois. Je ne tond pas : j'extermine. Jungle avant, steppe après. Ajoute là-dessus une bonne séance de taille-haie et ce qu'il faut d'éradication collatérale au sécateur et ne restera plus qu'à dresser un bûcher des victimes. Oui, bon, j'entasse tout sur le compost, mais tu as compris l'idée.

 

 

Jardin des Dut - Juillet 2013 - Photo 2


Certes, ce jardin n'est pas le mien, mais petit à petit, à force de m'y abattre (et de constater que plus personne ici n'y met les pieds), je m'y sens de plus en plus chez moi. J'y plante deux trois trucs, j'y tente quelques boutures : je m'y projette. C'est d'ailleurs sur les degrés de l'échelle du temps que j'accède à ce plaisir du jardin. Il y a le plaisir immédiat d'être tranquille au milieu de cette nature d'ailleurs pas très domestiquée : c'est plus un sous-bois qu'un parc. Il y a le plaisir projeté de quinzaine en quinzaine, de voir certaines plantes pousser, d'autres fleurir ; le plaisir projeté encore plus loin, à la saison prochaine, des futurs travaux ; enfin, le plaisir attendu mais auquel on n'accèdera que dans plusieurs années, quand les bambous seront à maturité et qu'il cacheront la bête façade de l'école, quand les ifs feront la boule, que le magnolia sera devenu un vrai arbre, que le cerisier aura été rabattu, le cèdre dézingué (et le noyer aussi, dans la foulée), la verveine récoltée. Le jardin, c'est le terrain de l'effet papillon, mais local. Ce que tu y fais maintenant aura des conséquences beaucoup plus tard, sur place.

 

Ça pousse, mais à la réflexion. Le prunier ne se remet qu'à présent d'une taille sans doute excessive d'il y a deux ans. Doit-on faire subir le même sort au cerisier ? Les pêchers ne donnent décidément rien : faut-il s'en séparer ? La haie de vieux troènes arrivera-t-elle a faire des pousses en assez grand nombre ou faudra-t-il les remplacer par des plus jeunes, qui n'attendent d'ailleurs que ça, un peu plus loin ? Que mettre ici ? Qu'enlever là ? Autant de questions qui occupent d'autant plus agréablement l'esprit qu'elles n'ont d'importance que sur les 1500m2 concernés et absolument aucune au-delà. Exactement l'inverse de l'actualité, perpétuellement troublée par l'agitation du monde, mais sans que notre quotidien s'en trouve changé. 

 

Jardin des Dut - Juillet 2013 - Photo1

 

 29/07/2013

 

 


11 mai 2014 7 11 /05 /mai /2014 07:37

 

Sale-petit-bonhomme.jpg

 

 

Lettrine--S-Brodway-inox-.jpg

 

 

 

ale petit bonhomme ! Il ne portait plus d'ailes, plus de bandeau sur l'oeil et d'un huissier modèle arborait les sombres habits. Dès qu'il avait connu le krach, la banqueroute de nos affaires de coeur, il s'était mis en route pour recouvrer tout son fourbi.  Pas plus tôt descendu de sa noire calèche, il nous a dit : « Je viens récupérer mes flèches, maintenant pour vous superflues. » Sans une ombre de peine ou de mélancolie, on l'a vu remballer la vaine panoplie des amoureux qui ne jouent plus. Avisant, oubliée, la pauvre marguerite qu'on avait effeuillée, jadis, selon le rite — quand on s'aimait un peu beaucoup — l'un après l'autre, en place, il remit les pétales. La veille encore, on aurait crié au scandale ; on lui aurait tordu le cou.  Il brûla nos trophées, il brûla nos reliques, nos gages, nos portraits, nos lettres idylliques. Bien belle fut la part du feu. Et je n'ai pas bronché, pas eu la mort dans l'âme, quand, avec tout le reste, il passa par les flammes une boucle de vos cheveux.  Enfin, pour bien montrer qu'il faisait table rase, il effaça du mur l'indélébile phrase : "Paul est épris de Virginie. " De Virginie, d'Hortense ou bien de Caroline, j'oublie presque toujours le nom de l'héroïne quand la comédie est finie.  « Faut voir à pas confondre amour et bagatelle ! À pas trop mélanger la rose et l'immortelle, qu'il nous a dit en se sauvant, à pas traiter comme une affaire capitale une petite fantaisie sentimentale. Plus de crédit dorénavant ! »

 

Ma mie, ne prenez pas ma complainte au tragique. Les raisons qui, ce soir, m'ont rendu nostalgique, sont les moins nobles des raisons et j'aurais sans nul doute enterré cette histoire si, pour renouveler un peu mon répertoire, je n'avais besoin de chansons.

 

"Sale petit bonhomme" - Georges Brassens in « Mysogynie à part », novembre 1969.

 

 

Voir aussi « Cupidon s’en fout » dans l’album « Trompe la mort », décembre 1976 :

 

Sale-petit-bonhomme-et-Cupidon-s-en-fout.jpg

 


Pour changer en amour notre amourette, il s'en serait pas fallu de beaucoup. Mais, ce jour-là, Vénus était distraite. Il est des jours où Cupidon s'en fout.

Des jours où il joue les mouches du coche, où elles sont émoussées dans le bout, les flèches courtoises qu'il nous décoche. Il est des jours où Cupidon s'en fout.

Se consacrant à d'autres imbéciles, il n'eut pas l'heur de s'occuper de nous, avec son arc et tous ses ustensiles. Il est des jours où Cupidon s'en fout.

On a tenté sans lui d'ouvrir la fête. Sur l'herbe tendre, on s'est roulés, mais vous avez perdu la vertu, pas la tête. Il est des jours où Cupidon s'en fout.

Si vous m'avez donné toute licence, le cœur, hélas, n'était pas dans le coup. Le feu sacré brillait par son absence. Il est des jours où Cupidon s'en fout.

On effeuilla vingt fois la marguerite : elle tomba vingt fois sur "pas du tout" et notre pauvre idylle a fait faillite. Il est des jours où Cupidon s'en fout.

Quand vous irez au bois conter fleurette, jeunes galants, le ciel soit avec vous ! Je n'eus pas cette chance et le regrette. Il est des jours où Cupidon s'en fout.

23 janvier 2014 4 23 /01 /janvier /2014 13:07

 

Galere---Le-carnet-de-Jimidi.jpg

 

 

Lettrine--N-Jessica-Hische--Le-carnet-de-Jimidi.jpg

 

 

e le nie pas : je suis sûr que ça t’es déjà arrivé. Un jour, tu dis oui, c’est d’accord, je serai là, ok, compte sur moi, c’est bon, c’est noté, ça marche, ça roule, pourquoi pas, j’arrive, et une fois arrivé sur zone, les petits signaux d’alerte auxquels tu n’as pas prêtés attention, et qui pourtant signalaient le piège, laissent la place à une bonne grosse galère.

 

Tu avais compris qu’il s’agissait juste de prêter la voiture et tu t’aperçois qu’on compte sur toi pour la remplir d’un chargement d’enclumes, à livrer à Lamotte-Beuvron avant hier dans un septième étage sans ascenseur. Ou alors il s’agissait d’un déménagement festif et tu te voyais déjà faire le maillon dans une chaîne, passant des paquets d’une blonde à forte poitrine à un universitaire spécialiste de Stephen King, mais tu te retrouves dans un appartement dévasté, avec seulement trois cartons prêts dont un ne ferme pas et les deux autres remplis d’encyclopédies, la locataire sortante tournant en rond affolée, ponctuant chacun de ses virages de remarques genre « Je ne pensais pas avoir autant d’affaires. C’est fou ce qu’on accumule en quinze ans ! » (Tu veux parler de la collection de buffets Henri II, ou des quatre vingt sacs poubelle 150l de fringues ?) « J’avais demandé à des potes de venir, mais je ne comprends pas, ils se sont décommandés. » (On se demande bien pourquoi...) « Quand je pense à tout ce qui reste à la cave et au garage ! » (Et sinon, la bouteille de butane, là, tu veux que j’y mette le feu tout de suite ou je la charge avec le reste ?)

 

Non, j’exagère. Certes, je me suis retrouvé un peu seul (mais avec Béryl, quand même) dans un déménagement, hum, peu finalisé, mais tout s’est plutôt bien passé. On a rempli trois voitures dont la grande mienne et sa remorque et on a été coincer tout ça façon Tétris dans le garage d’Orion. J’ai proposé de revenir ce samedi matin mais on m’a chaleureusement remercié en me disant que ça allait. Aaaaalléluia !

 

C’est psychologiquement intense, les déménagements, même quand ce n’est pas le sien. Pour que tu apprécies plus complètement ce qui suit, je dois préciser un détail : il s’agissait de celui de mon ex. Certes, nous ne vivons plus ensemble depuis vingt ans, nous sommes en bons termes et j’ai une voiture genre camionnette avec remorque, mais...

 

D’autant que pour illustrer l’inévitable : « J’ai jeté des trucs du précédent déménagement qui n’avaient pas bougé depuis quinze ans. » elle n’a trouvé que cette maison de bois, une sorte de cabane en contreplaqué que j’avais construite pour les petits. Jetons ta maison des enfants donc.

Puis à un autre moment, au garage, alors qu’elle me donnait des livres pour les gamins de la bibliothèque de rue : « Oh ! Je l’aimais beaucoup celui-là ! » Titre de l’album : Notre famille. C’est moi, où j’entends de l’inconscient qui vocifère ?

 

Mais le meilleur moment, le plus surréaliste en fait, ça a été quand on avait quasi fini et après que j’ai pissé clandestinement dans une grille d’égout qui passait par là. Ça urgeait. On était au deuxième sous-sol de l’immeuble d’Orion, les voitures garées en travers devant la porte du box, toute cette scène très underground éclairée par les néons blafards. Nous avons été rejoints par Béryl, qui apportait deux pizzas et des boissons, pour un pique-nique nocturne et souterrain dégusté sur le capot. « Il y aurait une photo à faire » à lancé quelqu’un.

 

Elle aurait été floue.

 

 

 

 

 

Illustrations

 

Merci au site "academic" pour l'image de galère romaine, et à Jessica Hische, pour son site "Daily drop cap" dont je reparlerai.

 

Première publication : 31 mars 2012

 


28 novembre 2013 4 28 /11 /novembre /2013 16:28

 

Gerber-Apocalypse-survival-kit---sur-Green-head.jpg

Gerber-Apocalypse-survival-kit---detail-de-la-composition.jpg

 

Oui, je sais, je t'ai déjà servi cet article il y a pile deux ans et je te l'ai même réchauffé il y a presque un an. Mais comme je prépare quelque chose sur les suvivalistes (dès que j'ai le temps, en mars, si tout va bien), je voulais te rendre de nouveau perméable au sujet... 

 

 

 

 

Lettrine--E-ourgang-still-life-.jpgn tombant (par hasard tu penses bien) sur ce kit de survie chez  « The green head », site qui promet d’être une source inépuisable de sidération, j’ai d’abord cru a une farce. Que cet ensemble d’outils de jardin puisse s’inscrire de façon décisive dans un scénario post-apocalyptique, le propos ne pouvait être qu’ironique, non ?

 

Non. Si l'argumentaire accompagnant le kit in situ reste très pince sans rire, celui du fabriquant est inquiétant de sérieux. 

                                           

(The green head) Kit de survie Gerber Apocalypse / Quand les zombies s’apprêteront à envahir votre quartier, dévorant tous les cerveaux sur leur chemin, soyez prêt à protéger votre famille et à vous défendre avec ce nouveau Kit de survie Gerber Apocalypse. Ce kit comprend trois couteaux, deux machettes, une parang et une hache, le tout rangé dans une solide toile de transport. C'est le parfait ensemble d'outils tranchants pour élaguer les têtes des morts-vivants, pour débroussailler la zone et protéger votre camp retranché des revenants de The Walking Dead. Hum, peut-être vaudrait-il mieux prévoir également un fusil, une tronçonneuse et un casque anti-morsures ? 

 

(Gerber) Kit Apocalypse / Que faire si cela arrive ? Que faire si nos pires craintes se concrétisent ? Si les morts marchent, la continuation de la race humaine va devenir un combat quotidien. Êtes-vous prêt à protéger et à défendre votre famille et vos amis ? Votre meilleure chance réside dans le Kit de Survie Gerber Apocalypse. Enfermé dans une toile superbe, étui de transport durables avec coutures renforcées, le kit est compact et facile à ranger. Pour battre le rappel, nous devons travailler ensemble. Nous devons nous armer et nous organiser.

 

Bon, on va faire semblant un moment de jouer le jeu, pour voir ou tout cela nous conduit. Donc l’apocalypse s’annonce, disons pour mardi dix heures quarante cinq. Il faudrait déjà qu’elle ne soit pas tout à fait nucléaire, parce qu’une fois ta petite famille vitrifiée, et toi avec, le kit Gerber risque d’être d’une aide assez relative. Il faudrait également une apocalypse pas trop catastrophique :  si le tremblement de terre te coince sous les débris de ton chez toi puis que le tsunami balaye tout, le kit risque plutôt de t’entraîner par le fond. Non, il faudrait une apocalypse qui s’en tienne au scénario convenu entre Gerber et toi, celui avec les zombis. C’est un scénario très improbable, mais tu l’aimes bien. Sortir vainqueur d’un corps à corps à la machette, ultime héros de l’humanité résistante... Ça va leur en boucher un coin au bureau ! Tu ne devrais pas tarder à tutoyer John Connor.

 

Je n’aime pas briser les rêves de gloire, mais ce scénario suppose des conditions difficile à réunir : 

  • Défendre les membres de ta famille, c’est bien, mais ça suppose qu’ils n’aient pas, eux même, été transformés en morts vivants. Tu dis ? En ce qui concerne ta belle-mêre, tu crains qu'il ne soit déjà trop tard ?
  • Le corps à corps à la machette, oui, tout ça présente un indéniable côté sportif, mais tu devrais quand même réparer le lance flamme et la kalachnikov, on ne sait jamais.
  • Enfin, le Kit Gerber, bien, mais il suppose que les zombis n’aient pas le même fournisseur, non ? 

 

Bref, on comprendra mieux les tenants et aboutissants de ce kit en se rappelant que Gerber est avant tout un fabriquant de couteaux (et autres instruments tranchants), puis en se souvenant de l’irrésistible attrait masculin envers les armes, tout particulièrement les armes blanches et parmi celles-là les longs couteaux.

 

 

Deux détails soulignent le coté bourrin, ou indécrotablement banlieusard, sinon de l’apocalypse elle-même, du moins de son survivant armé chez Gerber. Les machettes sont dotées d’une lame de scie, sans doute pour débiter les zombis exterminés puis d’en acheminer plus aisément les tronçons jusqu’au compost. Le deuxième couteau comporte un décapsuleur. C’est vrai qu’après avoir dézingué du zombi de neuf à douze et de quatorze à seize, on a bien mérité une petite mousse ! 

 

(redif du 26 novembre 2011)

 

25 septembre 2013 3 25 /09 /septembre /2013 14:04

 

Profil de Nini - composite

 

 

Lettrine--P-Photoshop--le-carnet-de-Jimidi.jpghotoshop, si ça se trouve, tu t'en passes très bien jusqu'ici mais peut-être cet article te donnera-t-il envie d'essayer des trucs et des machins avec ?  


L’idée à bien avoir en tête s'agissant de Photoshop, c'est qu'il est fait pour travailler à partir d'un matériau existant : photo numérique et image tirée du scanner principalement. Autrement dit, si tu cherches un programme permettant de peindre à la souris la Chapelle Sixtine à partir d'un écran blanc, oublie.


Là où Photoshop est vraiment bien, c'est pour la bidouille de documents, d'images, de photos. La bidouille, ça peut commencer très simplement, juste par vouloir changer le format d'une photo. Le truc classique, c'est que ton appareil sort des photos de plusieurs mégas, de plus de 3000 pixels de large, mais que dans un courrier électronique (voire un article de blog) une image trois fois moins lourde est suffisante. Photoshop permet de réduire la taille OU le « poids ». Dans les autres bidouilles de base, tu as également le recadrage, l'accentuation du contraste, de la luminosité, de la saturation des couleurs. Plein de programmes font ça très bien, et Photoshop aussi mais avec une finesse et une précision permettant de conserver la qualité du document initial. Pour réaliser des pèle mêles, autrement dit, des assemblage de plusieurs photos, c'est parfait également.


Pour rester dans la retouche photo et dans les trucs qui servent vraiment, y'a moyen dans Photoshop de virer ou corriger des détails pénibles : pylône électrique dans le paysage, bouton de fièvre sur une lèvre, yeux rouges, dents jaunes, main verte, pied noir...


Mais là où ça devient vraiment marrant, c'est de composer avec plusieurs documents, Photoshop proposant plein d'outils et différentes méthodes pour isoler l'un ou l'autre des éléments d'une photo : le tour d'un sujet, le sujet lui même, une couleur et une seule... pour ensuite les assembler ailleurs et autrement, les combiner... Je te dis pas les possibilités de collages. Perso, j'aime énormément l'outil texte, auquel on peut combiner plein d'effets de lumière, de transparence, de relief. N'espère quand même pas écrire en rond, on peut pas, du moins pas dans ma version (qui est ancienne).

 

Carte-de-voeux-2011-b-copie.jpg


Bref, Photoshop, je m'en sert tout le temps. Pour ce carnet, mais pas que. La couverture du dernier numéro de Scribulations ? Complètement photoshopée à partir d'une image de « Factotum », l’œuvre de Jud Turner, sur laquelle j'ai ajouté le titre, le logo, le noms des auteurs et même un code barre. La carte de vœux de l'année dernière ? Photoshopée jusqu'au trognon, puis imprimée sur du papier photo et envoyée à droite à gauche.


 

Songes creux (pêle mêle)


Mais en cherchant sur ce carnet, tu trouveras aussi la série des « Songes creux », entièrement réalisée à partir de photos d'objets trouvées sur Internet et adaptées pour la circonstance. Photoshopées également, les variations à partir de ce profil de Nini.

 

Noël 2010 - Orion en contre jour (petite taille)

 

 

(Première diffusion : 29 décembre 2011)

19 septembre 2013 4 19 /09 /septembre /2013 13:55

 

 

Marrant, de penser que cet article a été écrit bien avant que le lobby corse fasse une entrée remarquée sur ce carnet... Tu dis ? La Corse et moi, c'était écrit ? D'une certaine façon, oui.

 


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Lettrine (j winer corse)

 

 

 

 

 

 

e suis allé deux fois en Corse *. La première, je devais avoir dix ans. Chaque année, papa assurait pendant un mois la direction d’une colo d’ados ou l’animation d’un VVF. On y allait en famille, ça nous faisait des vacances pas chères. Lui travaillait. Cette année là, c’était un camp des Francas dans le petit village de Cristinacce au dessus d’Evisa, pas très loin de Porto. J’en garde le souvenir inoubliable d’une Corse minérale, de murettes bordant des terrasses, de villages en pierre, de cette immense dalle inclinée derrière la maison sur laquelle rien ne poussait à part nous. J’en garde aussi deux traces dramatiques puisque une barrière de bois avait cédé, provoquant la chute de plusieurs jeunes du haut d’un mur de pierres sèches immense de plusieurs fois ma taille. J’étais en contrebas ; dans ma mémoire, ils tombent toujours. On avait également eu la bonne idée d’aller en sandalettes péter des bouteilles dans une décharge pas loin du torrent et je m’étais ouvert le côté du pied sur un tesson. Je revois la plaie, très propre sur ma cheville, ses paupières rouge s’ouvrant sur un oeil blanc sans regard et sans larmes : il n’y avait pas de sang. Je revois les insectes des deux points de suture posés à grand peine par un médecin n’ayant pas jugé utile de m’anesthésier, puis les deux agrafes pour m’achever plus vite tant je me débattais.

 

Mais je sens heureusement encore sur ma peau l’alcool de menthe glacial du torrent tout proche dans lequel j’ai nagé pour la première fois sans bouée, où la saga familiale raconte que j’ai sauvé mon petit frère de la noyade. Je revois l’enclos des cochons noirs et j’ai encore dans la bouche le goût atroce, mais irrésistible, des châtaines racornies de l’automne dont on les nourrissait. Ils donnait un jambon cru divin, inspirant en moi la seule religion à laquelle je sois resté fidèle, celle de la cochonnaille.  Une partie de moi est restée dans les clairières de lumière filtrée par les pins de la foret d’Aïton, illuminant les vasques d’eau cristallines du torrent. Du lac de Nino non plus, je n’en suis pas revenu. On était monté là haut au travers d’un chaos de rochers, un enfer sans ombre et j’avais du mourir suffisamment puisque après une ultime arête, j’entrevoyais le paradis perdu : dans un écrin de montagnes tendu d'un velours dru et spongieux d’herbe verte sur lequel courraient des chevaux en liberté, un lac bleu. J’ai retenu, je ne sais pourquoi, que le GR 20 passait là. Aussi, apprenant qu’ Iss’N’Kor devait y aller, je lui ai demander d’emporter un peu du souvenir que j’en avait gardé. Il en a rapporté le croquis illustrant cet article, ce dont je le remercie infiniment.

 

Au cours de mon deuxième voyage en Corse, vingt ans plus tard, cédant à cette tentation des pèlerinages inévitables et décevants, j'ai suivi les traces de mes souvenirs d’enfant. Je n’ai bien sûr rien retrouvé. Le lac de Nino m’est apparu rétréci et sa prairie pelée. Sans doute était-ce une année de sécheresse. Mais je retournerai en Corse. Ce sera en septembre**, l’île sera encore chaude de l’été, mais nue de touristes. J’y serais sans doute seul, peut-être à pied et peut-être y retrouverais-je alors cette beauté, de couleurs, douceur et douleurs mêlées...

Jimidi 04/09/2010

 

* À la date de première parution de cet article. Depuis, j'y suis retourné, et c'est pas fini, hi hi !

** Eh bien non, c'était les deux fois avant l'été.

11 septembre 2013 3 11 /09 /septembre /2013 06:49

 

 

 

Super-JIMIDI.jpg
 

 

Ô toi lecteur, dont la moitié supérieure au moins est une femme (de Tours, mais pas que) je te sais friand de ces détails de ma vie en comparaison de laquelle ta morne existence est d’une platitude telle, qu'une déclaration de principe de l’ONU ressemble presque à un thriller gore. Mais nous, les stars intersidérales sacrifions volontiers à ce rêve fou de nos adorateurs : partager, aussi peu que ce soit, même un infime point commun avec les êtres d’exception que nous sommes. C’est ce qui me fonde ici à raconter ma vie, loin de toute considération bavarde, narcissique ou complaisante, tu penses, je suis bien au-dessus de ça. Entre l’édification des foules, l’inépuisable curiosité de mes contemporains et le silence pudique auquel me pousserait naturellement ma modestie, y’a pas photo. Y’a photo ? Bon, alors juste une.

 

Le matin je me réveille. C’est fou, hein ? Je me réveille sans réveil, mais j’aime dormir dangereusement. La veille, je me suis couché comme d’habitude à minuit, mais selon comment s’est déroulé la nuit, velours ou barbelés, je me réveille en avance, à l’heure, ou en retard. Car oui, parfois, le sommeil m’emporte si loin que j’ai mal calculé le trajet du retour. Ou alors des préoccupations de la plus haute importance – ai-je un tee-shirt propre pour demain ? - m’ont tenu éveillé bien après que ma lampe de chevet se soit endormi, elle. Ou alors des camions à l’échappement défectueux, chargés d’ours irascibles et de cochons atrabilaires ont masqué le doux chuintement que fait à peine ma chérie en sommeillant. Le matin, je me réveille donc entre sept heures et huit heures quarante cinq. Au boulot, le lever de rideau est à neuf heures.

 

Si j’ai bien le temps, je commence par ouvrir les yeux, enfiler un somptueux peignoir, saluer les chats massés derrière la porte du couloir, passer dans le petit salon allumer l’ordi. Puis dans la cuisine, je sors le paquet de chocos vanille, j’en prend deux, je raye leur diamètre d’un léger trait de couteau à pain pour qu’ils se cassent en deux moitiés ÉGALES (j’ai horreur qu’ils explosent en mille morceaux), j’enfourne au micro-onde une tasse de thé de la veille et le temps qu’elle chauffe, je retourne au petit salon lancer la deuxième phase d’allumage de l’ordi, celle d’après le mot de passe qui ne sert à rien, et qui le conduira jusqu’à l’opérationnalité hop-timale, environ un quart d’heure plus tard, le temps que des tas de processus aient fini leur tâche, consistant essentiellement à faire croire qu’ils servent à quelque chose. C’est bien pour ça que je les laissent faire : eux et moi avons le même job. 

 

Retour en cuisine où je peux sortir du four le mug de thé. J’en ai deux ou trois, les mêmes, qui tournent, se remplacent et ne servent qu’à ça. Tellement culottés qu’on les dirait échappés d’une culasse de poids lourd.  Mugs en verre, décor sapins et Père Noël, épais, lourds, mais définitivement opaques, au point de déclancher des spasmes nerveux chez mon lave-vaisselle à l’idée même de les ravoir. Du coup je les rince moi. Je suis pour la paix de l’électroménager. Puis je trempe enfin dans le goudron mes chocos par moitié, ce qui demande attention et dextérité, parce que parfois, ces putains d’enfoirés de chocos de merde, ne me laissent que trois miettes entre pouce et index et larguent le reste, imbibé et gluant, qui s'écrase dix mille mètres plus bas en en foutant partout.

 

Une fois ce plantureux petit-déjeuner expédié, je m’installe à l’ordi pour écrire l’une de éblouissantes notes qui alimentent ce succès à côté duquel ceux de Michael Jackson et des Beatles ressemblent à un barbecue réussi. Soudain, il est huit heures et demie. Si je n’ai pas tout à fait fini de l'écrire, je m’expédie la note du jour par e-mail pour la terminer au bureau. Il me reste vingt cinq minutes : dix aux toilettes dont cinq consacrées à la grille de mots-fléchés en cours et cinq à la lecture en diagonale du Monde 2 d’il y a six mois, pendant qu’en tâche de fond je laisse le grand cycle naturel de la digestion parachever son œuvre et couler un bronze. Cinq minutes de douche, cinq pour m’habiller, cinq pour, en vrac, ne pas oublier les chats, caresser les clés, prendre une barquette de restes dans le frigo, claquer la porte derrière moi. L’ascenseur mettra au pire trente seconde à monter, au plus vingt-huit à descendre. C’est bien assez pour me rouler une cigarette, que je fumerai tranquillement en parcourant d’un pas bien décidé à n’y rien faire les quatre cent trente sept mètres qui me séparent du bureau.  

 

Si je me réveille à l’heure. Tout pareil, mais je ne prend à l’ordi que le temps de regarder mes mails et les commentaires de cet ici bloc-notes.

 

Si je suis en retard je peux, je l’ai déjà fait, me doucher directement au sortir du lit, m’habiller dans la foulée, déjeuner, parcourir le trajet entre mon lit et le bureau en douze minutes, record à battre. Une fois sur place, j'ouvre les yeux.

 

 Illustration : merci à Heromachine pour ce portrait, gênant de ressemblance. 

 

 

25 août 2013 7 25 /08 /août /2013 16:34

 

Vieille-porte.jpg

Lettrine--S-vieille-porte--Le-carnet-de-Jimidi.jpg

 

ur les dispositifs d’ouverture facile, on a déjà beaucoup daubé : les languettes qui te restent dans les mains, les coins à soulever qui te narguent, les trucs à déchirer qui t’attendaient pour foirer, les bagues dont la ressemblance avec les goupilles de grenade devient brusquement évidente quand ta canette t’explose à la figure... Bref, trop souvent, on ne voit pas bien ce qui vient facilement là-dedans, à part l’envie de tuer.

 

Mais les dispositifs de fermeture de nos emballages me semblent moins documentés et c’est à cet oubli regrettable que va tenter de remédier cet article que tout le monde attendait sans trop l’espérer et dont le dispositif sophistiqué de fermeture du pain de mie Jacquet aura été le déclic. Mais n’anticipons pas.

 

Je ne pensais pas qu’il y en eût autant, ce qui prouve bien que le génie humain n’est jamais aussi fécond que dans l’inutile. Tu dis ? Ce carnet en est également une preuve ? Merci, c’est gentil.

 

On va commencer par réviser nos classiques :

 

Fermetures faciles - Le couvercle vissant de Solaya - Le ca

 

Sur les couvercles à pas de vis des bocaux, pas grand-chose à dire. Le dispositif a fait ses preuves de longue date. Tu tournes ça dans le sens des aiguilles d’une montre de l’hémisphère nord et c’est fermé hermétiquement. Ne pas oublier que le bocal et son couvercle se recyclent dans des poubelles différentes.

 

 

Fermetures faciles - le couvercle du Rustique - Le carnet d

 

On peut s’interroger sur la réelle fonction du couvercle des fromages qui puent. Décorative je pense et destinée à afficher la raison sociale du contenu. La boîte elle-même pourra retenir un moment les débordements du fromage, mais pas du tout ses exhalaisons. Pour ça, préférer une boite hermétique, ou un container en plomb. On remarquera au passage le petit torchon bleu qui déborde, destiné à authentifier les prétentions rurales du produit, de même que son nom, pyrogravé. De là à penser que notre camembert a grandi dans les vertes collines du Montana, où il fut capturé au lasso par le cow-boy Marlboro et marqué au fer rouge, il n’y a qu’un pas. Enfin, il est important qu’à l’achat, ce couvercle puisse être enlevé, pour que ton pouce expert puisse vérifier que ton fromage est « fait », comme si ce geste ancestral pouvait le distinguer à tes yeux seuls des trois millions cinq cent mille autres sortis de l’usine ce jour là, tous rigoureusement identiques.

 


 Fermetures faciles - bouchon de brique - bouchon de liège

 

Tiens ? Revoilà ce bouchon auto-perçant destiné à refermer les briques entamées, du moins pour celles n’ayant pas prévu de l’être. Nous avons fait connaissance avec lui lors de l’inventaire du tiroir N°3. Ça fait donc deux fois en quelques mois qu’il se retrouve sous les feux de l’actualité. Bientôt une nomination aux oscars ? Le bouchon en liège, lui n’a pas forcément vocation à être réutilisé pour fermer la bouteille d’où on l’a extrait, mais en insistant, il peut l’être. En ce qui concerne la pince à linge, elle servira utilement à fermer tous ces sachets imprévoyants, n’ayant ni zip, ni scratch, ni adhésif, bref, les mauvais élèves du frigo, ceux n’ayant jamais leurs affaires.

 

Fermetures faciles - bocaux à caoutchouc - Le carnet de Ji

 

Encore un grand classique que ce système de fermeture des bocaux, sophistiqué, qui nous fait entrer de plain-pied dans une difficulté qu’on retrouvera plus loin dans cet article, celle du vocabulaire. Tu appelles ça comment, toi, ce truc ? Fermeture mécanique ? Ici, nous, on y met le gros sel et ce bocal bleu est le seul représentant de son espèce.

 

Fermetures faciles - Les boites de sel - Le carnet de Jimid

 

Même difficulté pour nommer les systèmes de fermeture de ces salières. À gauche on presse, à droite, on coulisse (tiens, ça ressemble à un programme électoral), et on voit parfaitement comment tout ça fonctionne, mais ça s’appelle comment ? Sinon, dans la famille « A coulisse », mais là en rond plutôt qu’en long, j’ai les cure-dents :

 

Fermetures faciles - pots de cure-dents - Le carnet de Jimi

 

 

 

Fermetures faciles - Le bouchon cannelé de Vals - Le carne

Mais il serait peut-être temps d’entrer dans le siècle, par exemple avec ce bouchon vissant qui n’est classique qu’en apparence. Les cannelures de son pas-de-vis signent à coup sûr sa contemporanéité. Très malin. Tu tournes doucement, le gaz dissous dans ton eau pétillante s’échappe, permettant à ta boisson d’ajuster sa pression interne à son environnement sans faire geyser. J’ai vu l’inventeur de ce truc dans une émission télé. Il était assez fier de lui, et il y a de quoi, mais il n’a pas touché un sous sur le brevet, vu qu’il bossait pour une entreprise qui elle, a dû s’en mettre plein les poches. Il parait que depuis, il creuse des cannelures sur tout ce qui tourne pour essayer de rattraper le coup. Nan, je plaisante. Je n’en sais rien.

 

Fermetures faciles - L'adhésif de Taureau Ailé - Le carne

 

Fermetures faciles - l'adhésif de Lotus - Le carnet de Jim

 

Sans doute antérieur, puisqu’inventé par Richard Drew en 1930, un mardi, le ruban adhésif, sur lequel ne crache plus nos emballages pour être refermés. Comme on le verra plus tard, certains deviennent d’ailleurs tellement sophistiqués qu’ils prévoient un mode d’emploi. Malgré les apparences, ce n’est pas le cas ici. Le mode d’emploi du sachet de riz ne concerne que son ouverture.

 

Fermetures faciles - Les ergots du Domaine de Sommery - Le

 

Fermetures faciles - Les encoches de Fitness- Le carnet de

 

La sophistication ne s’accompagne pas forcément d’accessoires, de matériaux ajoutés ni de concepts tirés par les cheveux. Je n’en veux pour preuve que ces deux exemples d’emballages « autosuffisants » pour leur fermeture. On notera que la rusticité triviale des ergots est tout à fait raccord avec le matériaux de l’emballage des oeufs, ainsi qu’avec les oeufs. Habile également, quoiqu’un peu subliminale, l’association ergot-coq-poule-oeuf. Sophistication simple également pour les encoches des céréales. Fermer le paquet ne sert à rien puisque tu le ranges dans un placard, où il ne risque pas de se renverser, mais puisque les trucs ouverts te contrarient fortement, celui-là au moins est simple à refermer.

 

Fermetures faciles - le fresh zip de Friskies - Le carnet d

 

Le terme de « zip » me parait ici un peu usurpé, mais il semble que ni Friskies ni moi n’en ayons trouvé de meilleur. Zip, pour moi, ça évoque plutôt une « fermeture éclair » et donc la présence d’un curseur permettant que les deux bords d’un truc à fermer se solidarisent. Ici, on est plutôt à l’intérieur du paquet que sur ses bords et le curseur brille par son absence. En revanche, on voit bien apparaître le mode d’emploi annoncé plus haut. Ce zip là consiste en une bande, jaune, collée à l’intérieur du paquet, pliée en M, et dont le profil en coupe transversale permettrait de comprendre comment ses bosses se coincent dans ses creux, si mon microscope à balayage n’était pas en panne. Tiens, ça me fait penser que le balayage tout court aussi semble en panne. Bref, tu appuies, ça coince et je ne sais pas si les qualités organoleptiques du contenu s’en trouvent ainsi conservées, comme le promet l’emballage, mais au moins ton placard ne pue-t-il pas la croquette.

 

Fermetures faciles -le scratch du Drum - Le carnet de Jimid

 

Le même principe est à l’oeuvre sur mon paquet de poison. Ça ressemble à du Velcro, mais ça n’en est pas. Le velcro, le vrai, suppose des minuscules crochets sur la partie A et des bouclettes sur la partie B. Ici, les deux sont rigoureusement identiques. J’ai vérifié. C’est à dire que si tu appuie la partie A de ce paquet sur la partie A d’un autre paquet, ça tient. Un examen au microscope permettrait de voir comment les picots s’accrochent dans les rainures, mais par suite d’encombrements, votre demande ne peut aboutir. Reste que ça fait « scratch ! » quand on ouvre.

 

Fermetures faciles - Les fils de couleur du pain Jacquet -

 

Le voilà, le sachet de pain. Un emballage très « couture » puisque il met en oeuvre un système de fronce. Encore un exemple du génie froncé. Le mode d’emploi mérite qu’on s’y arrête un instant : Pour ouvrir, tirez sur les bords du sachet. On s’en fout, l’ouverture n’est pas le sujet de cet article. Pour fermer, 1 - prenez dans chaque main un fil de couleur différente, 2 - tirez.

Je ne trouve pas ça très explicite. Ou plutôt, je trouve importante la part d’implicite. Déjà, on suppose que vous êtes seule, ou que votre partenaire ne participe décidément pas beaucoup à cette tache ménagère consistant à refermer le sachet de pain. S’il entreprenait de vous aider, on se trouverait alors avec quatre mains disponibles et « prenez dans chaque main un fil » serait insuffisant pour savoir dans quelle main de qui, quoi. A moins que... Mais oui ! C’est prévu. Ce détail m’avait échappé mais il semble que la situation ait bien été envisagée par Monsieur Jacquet : les fils sont doubles. Donc si votre moins bonne moitié décidait ce matin là de rompre la tradition multimillénaire consistant à ne pas faire grand-chose pour vous aider avant le petit déjeuner, et rien après, il pourrait tirer des deux mains les deux brins du fil rouge, ou blanc, pendant que vous tirerez sur l’autre. A vous les joies des menus travaux partagés !

De même « tirez » me parait laisser beaucoup trop d’implicite. Imagine, je sais pas moi, que ce paquet de pain de mie arrive sur la table d’un tueur à gages... « Tirez ! » risque d’entraîner chez lui un réflexe malheureux ! Tu me diras, au moment précis où arrive cet ordre, il est sensé avoir chacune de ses deux mains occupé à tenir un fil. Oui, ben moi je dis qu’on ne sait jamais et « Tirez sur les fils » me paraîtrait une indication plus prudente.

On notera enfin que ce mode d’emploi est répété avec une insistance que je trouve un peu désobligeante. Huit fois sur le pourtour du paquet. Ceci dit, j’imagine sans peine Mélanie (de Tours), un peu effrayée devant la nouveauté de cet emballage, lire scrupuleusement les instructions de fermeture, en fronçant un peu ses charmants sourcils, puis l’opération effectuée avec succès et soulagement, cocher au gros feutre indélébile l’étape à laquelle la voilà rendue, ce qui impose, c’est vrai, qu’elle dispose non loin d’une version vierge pour renouveler l’exercice.

 

 

6 août 2013 2 06 /08 /août /2013 07:45

 

 

Sartre - Les mots - deux couvertures

 

 

 

 

Oui, je sais : ça va pas forcément être facile. Il y a des auteurs comme ça dont la seule évocation fait bailler d’ennui. On pourrait aligner leurs noms comme autant de moutons sautant la barrière de ton électro-encéphalogramme et tu t’endormirais avant d’arriver au dixième. Il y a de bonne chance que Sartre fasse parti du Troupeau. Mais tu sais pourquoi, non ? Il faut le redire ? Ok. C’est parce que les classiques, les Victor Hugo, Balzac et Sartre, tous morts, ça fait ÉCOLE, donc chiant.

 

Il y a donc des chances que ton premier contact – peut-être le seul – avec Sartre, c'était à l’époque où les études te poursuivaient. Soit qu’il ait été au programme de tes années lycée, soit qu’un prof de littérature ou de philo ait eu l’ambition démesurée (ces gens là sont d’une prétention !) d’élargir l’éventail de tes lectures habituelles, réduites à rien, ou pire, à de la science fiction crasseuse. Tu étais à l’âge où tout ce qui était vieux de plus de vingt-quatre heures te paraissait plonger dans l’antiquité et donc dans l’absolu manque d’intérêt. Alors Sartre, tu penses ! Cette momie ! Sartre c’était avant Toutankhamon ou juste après ?

 

Tu n’avais pas tout à fait tors, hélas, et pour tourner ensemble définitivement cette page peu glorieuse de notre passé commun, mais sans que tu en conçoive le regret de n’avoir, à l’époque, pas mieux profité des occasions offertes d’étoffer un peu ta culture générale (maintenant pleine de trous) j’ouvre au hasard « Saint Genet comédien et martyr » de Jean Paul Sartre à la page – hop ! – 373. Jamais pu arriver jusque là. Y’en a 692 du même tonneau : « Si vous affirmez l’être, vous vous trouvez en train d’affirmer le néant, mais dans ce mouvement d’affirmation vous dépassez le néant et vous vous retrouvez en train d’affirmer l’être, etc. Entendons bien que Genet ne se soucie pas de réduire l’essence objective de l’être à celle du néant. Hegel, qui étudie les structures objectives, peut montrer que l’être pur, c’est-à-dire sans aucune détermination, passe dans le non-être. Mais Genet se moque des structures de l’objet. Ce qui l’intéresse c’est le sujet. Il maintient l’hétérogénéité absolue du néant et de l’être en tant que réalités ; ce qu’il veut montrer c’est que la volonté, comme phénomène subjectif, est contrainte d’affirmer l’un quand elle veut affirmer l’autre. »

 

Putain, ça craint non ? Mais tu es maintenant un grand garçon, une grande fille, tu es en âge d’avoir, d'avoir eu des enfants ou d’emprunter occasionnellement ceux des autres, tu t’habilles tout seul, tu fais tes propres choix culturels et si tu n’es plus tout à fait à l’âge des découvertes tu es à celui des re-découvertes. Par ailleurs et pour user d’un argument putassier qui ne fera pas tache sur ce carnet racoleur, caresse un instant le plaisir intense que tu aurais à répondre :

— Et toi, qu’est-ce que tu lis en ce moment ?

— Moi ? Sartre.

 

J’en connais des qui pourront se remonter longtemps les nichons avant de s’aligner de nouveau sur les rangs d'un tel succès en société. De plus, et j’en terminerait là avec les arguments promotionnels, le livre dont il va peut-être enfin être question ne fait que deux cent pages en édition folio.

 

Il y a combien de livres qui ont compté dans ta vie ? Attention, je ne parle pas d’une hypothétique rencontre avec LE Livre qui a peut-être bouleversé ton existence (Ca peut arriver - Mélanie n’a plus jamais été la même après avoir lu « Le retour de l’ombre jaune »). Celui-là, forcément, il est unique, c’est vite compté. Mais je ne parle pas non plus des livres dont tu alignerais facilement la liste comme étant des bons livres, cette liste que d’ailleurs on simplifie en ne citant que les auteurs qu’on aime. Très pratique. Je dis Colette, Yourcenar, Duras, Mishima, Genet, King et hop on a rempli une bibliothèque. Non. Je parle de cette poignée d’ouvrages dont tu as été sûr, mais alors là sûr en les lisant, qu’ils se situaient et se situeraient longtemps très au-dessus du lot. Quelque soit le lot. Ces livres que tu as chez toi, parce que l’idée d’en être séparé est insupportable, ces livres que tu sais là, que tu as probablement déjà relus trois ou quatre fois, si pas plus et dont tu as la certitude qu’à chaque relecture ce sera un nouveau coup de pied au cul. Combien ?

Moi, vite fait, trois. Le parfum de Patrick Süskind, Dune de Franck Herbert, Les mots de Jean Paul Sartre.

 

« J' ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était de les faire épousseter sauf une fois l'an, avant la rentrée d'octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait... » 

 

« Les mots » est organisé en deux parties : Lire/Écrire. On fait pas plus simple comme chapitrage. Un propos, parfaitement tenu : celui de l’autobiographie d’un écrivain, mais abordée sous le seul angle de ce qui l’a amené à lire, quand, comment, quoi, où, et de ce qui l’a conduit à écrire. Sartre plonge assez loin puisqu’il trouve dans sa filiation même – deux ou trois générations avant lui - les raisons d’être ce qu’il est. Mais le miracle, puisque qu’on l’aura compris, ce livre est une sorte de miracle, c’est la symbiose entre la langue et le propos. Je ne suis pas sûr d’arriver à rendre ça, d’ailleurs ce n’est pas tout à fait clair pour moi. Où serait le miracle sinon ? Sartre réussi à concilier des paradoxes en ayant juste l’air de s’asseoir dessus. Racontant sa famille, son enfance, sa vie, il est objectif et pourtant parfaitement cruel – y compris envers lui – et dans le même mouvement, tout à fait tendre. Mais cette humanité résulte alors plutôt d’un pardon a posteriori que d’une nostalgie. L’écriture est complètement raccord avec tout ça. C’est peut dire quelle est efficace et lucide. Elle ne digresse pas et ne s’interdit pas occasionnellement l’argot comme économie de moyen tout en gardant les qualités qui ont fait de Sartre, que tu le veuilles ou non, un grand écrivain à défaut d’être un grand philosophe.

 

Toi et moi avons oublié comment nous avons appris à lire. Sartre non. Un des charmes du livre est justement de nous faire vivre ce passage, ce moment au delà duquel plus rien ne serait jamais comme avant. Reste aussi cette hilarante galerie de portraits de famille et plein d’autres choses, les livres, mais vu par un enfant qui les découvre et l’écriture, l’écriture bien sûr, ce salut désespéré.

 

(page 37 à 40) Je ne savais pas encore lire mais j'étais assez snob pour exiger d'avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d'éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l'enfance par un homme qui avait gardé, disait-il, des yeux d'enfant. Je voulus commencer sur l'heure les cérémonies d'appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment « à la bonne page » en les faisant craquer. En vain : je n'avais pas le sentiment de les posséder. J'essayai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. Elle leva les yeux de son ouvrage : « Que veux-tu que je te lise, mon chéri ? Les Fées ? » Je demandais, incrédule : « Les Fées, c'est là-dedans ? » Cette histoire m'était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s'interrompant pour me frictionner à l'eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé des mains et j'écoutais distraitement le récit trop connu ; je n'avais d'yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins ; je n'avais d'oreilles que pour sa voix troublée par la servitude ; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence. L'histoire, ça venait par dessus le marché : c'était le lien de ses soliloques. Tout le temps qu'elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec ces autres biches, les Fées ; je n'arrivais pas à croire qu'on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane qui sentait le savon et l'eau de Cologne. Anne-Marie me fit asseoir en face d'elle, sur ma petite chaise ; elle se pencha, baissa les paupières, s'endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s'était absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence, j'étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d'un instant j'avais compris : c'était le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c'étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres, étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les doubles consonnes ; chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles s'enchantaient d'elles-mêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi : quelquefois elles disparaissaient avant que j'eusse pu les comprendre, d'autres fois j'avais compris d'avance et elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me faire grâce d'une virgule. Assurément, ce discours ne m'était pas destiné. Quant à l'histoire, elle s'était endimanchée : le bûcheron, la bûcheronne et leurs filles, la fée, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient pris de la majesté ; on parlait de leurs guenilles avec magnificence, les mots déteignaient sur les choses, transformant les actions en rites et les événements en cérémonies. Quelqu'un se mit à poser des questions : l'éditeur de mon grand-père, spécialisé dans la publication d'ouvrages scolaires, ne perdait aucune occasion d'exercer la jeune intelligence de ses lecteurs. Il me sembla qu'on interrogeait un enfant : à la place du bûcheron, qu'eût-il fait ? Laquelle des deux soeurs préférait-il ? Pourquoi ? Approuvait-il le châtiment de Babette ? Mais cet enfant n'était pas tout à fait moi et j'avais peur de répondre. Je répondis pourtant, ma faible voix se perdit et je me sentis devenir un autre. Anne-Marie, aussi, c'était une autre, avec son air d'aveugle extralucide : il me semblait que j'étais l'enfant de toutes les mères, qu'elle était la mère de tous les enfants. Quand elle cessa de lire, je lui repris vivement les livres et les emportai sous mon bras sans dire merci. A la longue je pris plaisir à ce déclic qui m'arrachait de moi-même : Maurice Bouchor se penchait sur l'enfance avec la sollicitude universelle qu'ont les chefs de rayon pour les clientes des grands magasins ; cela me flattait. Aux récits improvisés, je vins à préférer les récits préfabriqués ; je devins sensible à la succession rigoureuse des mots : à chaque lecture ils revenaient, toujours les mêmes et dans le même ordre, je les attendais. Dans les contes d'Anne-Marie, les personnages vivaient au petit bonheur, comme elle faisait elle-même : ils acquirent des destins. J'étais à la Messe : j'assistais à l'éternel retour des noms et des événements.

 

 

On trouve assez facilement à lire « Les mots » en texte intégral, en ligne. 

 

Illustration - Les couvertures de mes deux exemplaires. Oui, j'en ai deux. D'ailleurs la preuve : 

Sartre - Les mots - en rayon

 

 

 

 

 

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