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Lettrine (L L'usage du monde - Nicolas Bouvier ) 

 

a lecture d’un livre prêté a décidément une saveur particulière. Vous ne connaissiez pas l’ouvrage, parfois même pas l’auteur. Ils ne vous manquaient en rien. Mais le livre prêté vous parvient, chargé d’un enthousiasme ou d’une sollicitude amicale dont sa lecture se trouve irréductiblement imprégnée. À un moment ou à un autre de sa première lecture, là bas, on a pensé à vous. On a pensé à vos goûts littéraires, réels ou supposés, à cette remarque lancée un jour peut-être en l'air mais gardée précieusement en mémoire, ou alors on se préoccupe de votre salut, de votre santé, de votre culture. On pense que le livre prêté vous est d’une certaine façon indispensable et ces questions vous hantent au fil des pages : Pourquoi moi ? Pourquoi lui ? Dois-je lire et comprendre alors quelque chose de moi ou plutôt de la personne m’ayant prêté le livre ? Doit-il m’éclairer sur elle, ou m’informer sur l’image que je donne ?

 

La lecture d’un livre prêté a donc ce charme particulier d’être double. On lit le livre pour lui-même (il faudra le rendre, donner un avis) mais le lisant, on emprunte également la lecture de l’autre. De ses yeux, on se cherche. À quel moment pour quelle raison a-t-on décidé de vous prêter ce livre précisément, à vous précisément ?

 

Cat m’a prêté « L’usage du monde » un livre de Nicolas Bouvier , illustré par Thierry Vernet. Elle me l’a envoyé par La Poste, avec un petit mot : Si tu n’aime pas ce livre, je mange mon chapeau (un bibi). Vous me connaissez, j’ai immédiatement eu envie de lui renvoyer un sachet de moutarde et un de ketchup avec ces timbre poste de sel et de poivre qu’on donne dans les cafétérias. Je l’ai lu et je vais vous en parler, mais il me faut régler avant le sort des livres recommandés et celui des livres donnés.

 

Je ne lis aucun des livres qu’on me recommande : j’en oublie immédiatement les titres et nom d’auteur. Je lis la plupart des livres qu’on me donne, mais pas tout de suite (à part Stephen King bien sûr). Je les stocke et j’attends qu’ils se fassent désirer, ou qu’ils s’imposent, comme par exemple en me tombant dessus, virés de leur étagère par un chat nichant derrière se retournant dans son sommeil. Mais je crois pouvoir affirmer sans mentir lire tous les livres qu’on me prête et même, je les rends. J’ai donc lu « L’usage du monde » en toutes petites étapes d’une page ou deux vers les minuits avant de m’endormir. Ce livre ayant plus de quatre cent pages dans l’édition de poche envoyée par Cat, l’entreprise m’a pris un bon mois. Mais s’agissant d’un récit de voyage, n’était-ce pas finalement la meilleure façon ? Parenthèse. J’ai toujours trouvé un peu injuste de lire en quelques heures le travail d’au moins une année. Michel Tournier a une jolie théorie là-dessus et pense que l’auteur accumule petit à petit dans son texte, lentement, laborieusement, de petites quantités d’énergie dont il souhaite qu’elle se libère d’un coup. J’aime cette métaphore psysico-chimique. Elle rend assez bien compte des livres qui vous laissent froids et de ceux dont en vous le feu brûle encore. Mais c’est quand même un peu injuste.

 

D’après Wikipedia, L'Usage du monde paru en 1963 est le récit autobiographique du voyage d’un an et demi effectué par l’auteur en compagnie d’un ami peintre, de la Yougoslavie à l'Afghanistan, entre juin 1953 et décembre 1954. La route, parcourue dans une vieille Fiat pourrie, les mène de Belgrade jusqu'en Turquie, l'Iran (où ils passent l'hiver 1953-1954, à Tabriz), le Pakistan (dont une longue halte à Quetta), et l'Afghanistan (ils se séparent à Kaboul, le récit de Nicolas Bouvier continuant jusqu'à la passe de Khyber). Pour gagner le peu d'argent nécessaire au fil du voyage, Thierry Vernet vend des peintures et Nicolas Bouvier écrit des articles pour des journaux suisses ou autres, fait des conférences, donne des cours de français.

C’est un excellent livre à lire lentement. Parfait pour de petits moments de lecture. Rien n’existe peut-être plus, tel qu’alors, du monde traversé en 53-54, mais ça n’a pas vraiment d’importance. L’écriture reste, elle est magnifique, et le voyage reste également. On a déjà tout dit de cette impulsion de partir, guidée par l’intuition que la vraie vie est ailleurs :

« C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croise, aux idées qui vous y attendent... Lorsque le désir résiste aux premières attentes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c'est qu'on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu'au jour où, pas trop sûr de soi, on s'en va pour de bon. » (p.12)

 

On a tout dit des retours, de cette certitude qu’alors on avait bien laissé la vraie vie derrière soi :

«Et puis pourquoi s'obstiner à parler de ce voyage ? Quel rapport avec ma vie présente ? Aucun, et je n'ai plus de présent. Les pages s'amoncellent, j'écorne un peu d'argent qu'on m'a donné, je suis presque un mort pour ma femme qui est bien bonne de n'avoir pas encore mis la clé sous la porte. Je passe de la rêverie stérile à la panique, ne renonçant pas, n'en pouvant plus, et refusant de rien entreprendre d'autre par peur de compromettre ce récit fantôme qui me dévore sans engraisser, et dont certains me demandent parfois des nouvelles avec une impatience où commence à percer la dérision. » (p. 407)

 

Ce voyage de Nicolas Bouvier – difficile - ne fait pas exception, mais son récit est d’autant plus attachant que l’auteur apprécie sur place, avec juste la distance d’une l’écriture le soir même, ce sentiment que mon amie Dominique place très près de l’extase, qui lui manquerait- dit-elle- de ne pouvoir a minima parcourir le monde... Pour le livre de Nicolas Bouvier, le détachement clinique de son titre (sans doute ironique) – L'usage du monde - ne rend pas vraiment justice à la densité poétique ni à l’émotion qui vous prend à partager ces moments de grâce écrits par l’auteur, souvent très proche lui aussi de l’extase :

« Mais il y a ici des platanes comme on n'en voit qu'en songe, immenses, chacun capable d'abriter plusieurs petits cafés où l'on passerait bien sa vie. Et surtout il y a le bleu. Il faut venir jusqu'ici pour découvrir le bleu. Dans les Balkans déjà, l'œil s'y prépare ; en Grèce, il domine mais il fait l'important : un bleu agressif, remuant comme la mer, qui laisse encore percer l'affirmation, les projets, une sorte d'intransigeance. Tandis qu'ici ! Les portes des boutiques, les licous des chevaux, les bijoux de quatre sous : partout cet inimitable bleu persan qui allège le cœur, qui tient l'Iran à bout de bras, qui s'est éclairé et patiné avec le temps comme s'éclaire la palette d'un grand peintre. Les yeux de lapis des statues akkadiennes, le bleu royal des palais parthes, l'émail plus clair de la poterie seldjoukide, celui des mosquées séfévides, et maintenant, ce bleu qui chante et qui s'envole, à l'aise avec les ocres du sable, avec le doux vert poussiéreux des feuillages, avec la neige, avec la nuit... » (page 241)

 

Reste la question de savoir à quoi pensait Cat en m'envoyant son livre et sur quoi repose cette certitude que j’allais l'aimer (j'écarte l'hypothèse qu'elle ait cherché un prétexte pour manger un chapeau). Vous allez être déçus : je n’en sais rien. Je la sais voyageuse. Elle a entrepris de visiter en famille les grandes villes européennes. Je suis contre. Que sait-on de la France en ayant visité Paris ? Mais du coup, je peux comprendre qu'elle ait beaucoup aimé ce récit d'un voyage. Je peux comprendre aussi qu'elle ait eu envie de partager ce bonheur de lecture. Mais pourquoi avec moi ?

 

Je ne voyage plus. Mais alors plus du tout. J'ai eu voyagé, oui, dans un dénuement d'ailleurs assez proche de celui de l'auteur et je sais depuis parfaitement à quoi m'en tenir, non pas sur les voyages mais sur moi en voyageur. J'ai une capacité de dépaysement immédiate et absolue. C'est au point où je me sens à l'étranger si je dois changer de boulangerie. Pas grave me direz-vous, après tout, si on voyage, c'est bien pour ne plus se sentir chez soi. Oui, sauf que moi, en voyage, j'oublie que j'ai un chez moi. Je ne risque pas d'avoir envie de rentrer puisque j'oublie d'où je suis parti. Aussi la perspective du retour ne m'effleure-t-elle pas. J'ai pu comme ça me retrouver seul à Iquitos en pleine forêt Amazonienne, sans aucun moyen de quitter la ville, sans hébergement, sous la pluie, à quinze ans sans m'en inquiéter plus que ça. J'ai assez voyagé pour savoir me faire à tout, à l'inconfort, à la faim, au froid, à la solitude, aux pépins... J'ai raconté ce voyage au Pérou dans un texte titré "Mon unique voyage" paru dans Scribulations 01/09. Cat y a-t-elle vu des points communs avec « L'usage du monde » ?

 

Ou alors c'est la langue. Elle s'est peut-être dit en lisant Nicolas Bouvier : « Tiens ? On dirait du Jean-Marie Dutey. » Ce serait flatteur, mais un peu risqué dès lors de nous mettre en concurrence. Après tout, chaque auteur ayant la prétention d'être unique, il pourrait se trouver mortifié de trouver son semblable littéraire, surtout si ce dernier s'avérait meilleur...Cat lèvera peut-être un coin du voile, mais il faudra attendre son retour : elle est en voyage.

 

 

Jimidi 27 avril 2010 

 

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