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Oui, je sais : ça va pas forcément être facile. Il y a des auteurs comme ça dont la seule évocation fait bailler d’ennui, dont on pourrait aligner les noms comme autant de moutons sautant la barrière de votre électro-encéphalogramme et vous vous endormiriez avant d’arriver au dixième. Il y a de bonne chance que Sartre fasse parti du Troupeau. Mais vous savez pourquoi, non ? Il faut vous le redire ? Ok. C’est parce que les classiques, les Victor Hugo, Balzac et Sartre, tous morts, ça fait ÉCOLE donc chiant.

 

Il y a donc des chances que le premier contact – peut-être le seul – que vous ayez eu avec Sartre, ce soit à l’époque ou vous étiez poursuivi par vos études. Soit qu’il ait été au programme de vos années lycée soit qu’un prof de littérature ou de philo ait eu l’ambition démesurée (ces gens là sont d’une prétention !) d’élargir l’éventail de vos lectures habituelles, réduites à rien, ou pire, à de la science fiction crasseuse. Vous étiez à l’âge où tout ce qui était vieux de plus de vingt-quatre heures vous paraissait plonger dans l’antiquité et donc dans l’absolu manque d’intérêt. Alors Sartre, pensez ! Cette momie ! Sartre c’était avant Toutankhamon ou juste après ?

 

Vous n’aviez pas tout à fait tors, hélas, et pour tourner ensemble définitivement cette page peu glorieuse de votre passé, mais sans que vous en conceviez le regret de n’avoir à l’époque pas mieux profité des occasions offerte d’étoffer un peu votre culture générale maintenant pleine de trous, j’ouvre au hasard « Saint Genet comédien et martyr » de Jean Paul Sartre à la page – hop – 373, jamais pu arriver jusque là. Y’en a 692 du même tonneau : « Si vous affirmez l’être, vous vous trouvez en train d’affirmer le néant, mais dans ce mouvement d’affirmation vous dépassez le néant et vous vous retrouvez en train d’affirmer l’être, etc. Entendons bien que Genet ne se soucie pas de réduire l’essence objective de l’être à celle du néant. Hegel, qui étudie les structures objectives, peut montrer que l’être pur, c’est-à-dire sans aucune détermination, passe dans le non-être. Mais Genet se moque des structures de l’objet. Ce qui l’intéresse c’est le sujet. Il maintient l’hétérogénéité absolue du néant et de l’être en tant que réalités ; ce qu’il veut montrer c’est que la volonté, comme phénomène subjectif, est contrainte d’affirmer l’un quand elle veut affirmer l’autre. »

 

Putain, ça craint non ? Mais vous êtes maintenant un grand garçon, une grande fille, vous êtes en âge d’avoir des enfants, ou d’emprunter occasionnellement ceux des autres. Vous vous habillez tout seul, vous faites vos propres choix culturels et si vous n’êtes plus tout à fait à l’âge des découvertes vous êtes à celui des re-découvertes. Par ailleurs et pour user d’un argument putassier qui ne fera pas tache sur ce blogue racoleur, caressez un instant le plaisir intense que vous auriez à répondre ainsi à la question :

— Et toi, qu’est-ce que tu lis en ce moment ?

— Moi ? Sartre.

 

J’en connais des qui pourront se remonter longtemps les nichons avant de s’aligner de nouveau sur les rangs du succès en société. De plus, et j’en terminerait là avec les arguments marketing, le livre dont il va peut-être enfin être question ne fait que deux cent pages en édition folio.

 

Il y a combien de livres qui ont compté dans votre vie ? Attention, je ne parle pas d’une hypothétique rencontre avec LE livre qui a peut-être bouleversé votre existence (il parait que ça peut arriver - Mélanie n’a plus jamais été la même après avoir lu « Le retour de l’ombre jaune »). Celui-là, forcément, il est unique, c’est vite compté. Mais je ne parle pas non plus des livres dont vous aligneriez facilement la liste comme étant des bons livres, cette liste que d’ailleurs on simplifie en ne citant que les auteurs qu’on aime. Très pratique. Je vous dis Colette, Yourcenar, Duras, Mishima, Genet, King et hop on a rempli une bibliothèque. Non. Je vous parle de cette poignée d’ouvrages dont vous avez été sûr, mais alors là sûr en les lisant, qu’ils se situaient et se situeraient longtemps très au-dessus du lot, quelque soit le lot. Ces livres que vous avez chez vous, parce que l’idée d’en être séparé est insupportable, ces livres que vous savez là, que vous avez probablement déjà relus trois ou quatre fois si pas plus et dont vous avez la certitude qu’à chaque relecture ce sera un nouveau coup de pied au cul. Combien ?

Moi, là, vite fait, trois. Le parfum de Patrick Süskind, Dune de Franck Herbert, Les mots de Jean Paul Sartre.

 

"J' ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. Dans le bureau de mon grand-père, il y en avait partout ; défense était de les faire épousseter sauf une fois l'an, avant la rentrée d'octobre. Je ne savais pas encore lire que, déjà, je les révérais, ces pierres levées : droites ou penchées, serrées comme des briques sur les rayons de la bibliothèque ou noblement espacées en allées de menhirs, je sentais que la prospérité de notre famille en dépendait..." 

 

« Les mots » est organisé en deux parties : Lire/Écrire. On fait pas plus simple comme chapitrage. Un propos, parfaitement tenu : celui de l’autobiographie d’un écrivain, mais abordée sous le seul angle de ce qui l’a amené à lire, quand, comment, quoi, où, et de ce qui l’a conduit à écrire. Sartre plonge assez loin puisqu’il trouve dans sa filiation même – deux ou trois générations avant lui - les raisons d’être ce qu’il est. Mais le miracle, puisque qu’on l’aura compris, ce livre est une sorte de miracle, c’est la symbiose entre la langue et le propos. Je ne suis pas sûr d’arriver à vous rendre ça, d’ailleurs ce n’est pas tout à fait clair pour moi. Où serait le miracle sinon ? Sartre réussi à concilier des paradoxes en ayant juste l’air de s’asseoir dessus. Racontant sa famille, son enfance, sa vie, il est objectif et pourtant parfaitement cruel – y compris envers lui – et pourtant tout à fait tendre, mais cette humanité résultant plutôt d’un pardon a posteriori que d’une nostalgie. L’écriture est complètement raccord avec tout ça. C’est peut dire quelle est efficace et lucide. Elle ne digresse pas et ne s’interdit pas occasionnellement l’argot comme économie de moyen tout en gardant les qualités qui ont fait de Sartre, que vous le vouliez ou non, un grand écrivain à défaut d’être un grand philosophe.

Vous et moi avons oublié comment nous avons appris à lire. Sartre non. Un des charmes du livre est justement de nous faire vivre ce passage, ce moment au delà duquel plus rien ne serait jamais comme avant. Reste aussi cette hilarante galerie de portraits de famille et plein d’autres choses, les livres, mais vu par un enfant qui les découvre et l’écriture, l’écriture bien sûr, ce salut désespéré.

Jimidi

 

(page 37 à 40) Je ne savais pas encore lire mais j'étais assez snob pour exiger d'avoir mes livres. Mon grand-père se rendit chez son coquin d'éditeur et se fit donner Les Contes du poète Maurice Bouchor, récits tirés du folklore et mis au goût de l'enfance par un homme qui avait gardé, disait-il, des yeux d'enfant. Je voulus commencer sur l'heure les cérémonies d'appropriation. Je pris les deux petits volumes, je les flairai, je les palpai, les ouvris négligemment « à la bonne page » en les faisant craquer. En vain : je n'avais pas le sentiment de les posséder. J'essayai sans plus de succès de les traiter en poupées, de les bercer, de les embrasser, de les battre. Au bord des larmes, je finis par les poser sur les genoux de ma mère. Elle leva les yeux de son ouvrage : « Que veux-tu que je te lise, mon chéri ? Les Fées ? » Je demandais, incrédule : « Les Fées, c'est là-dedans ? » Cette histoire m'était familière : ma mère me la racontait souvent, quand elle me débarbouillait, en s'interrompant pour me frictionner à l'eau de Cologne, pour ramasser, sous la baignoire, le savon qui lui avait glissé des mains et j'écoutais distraitement le récit trop connu ; je n'avais d'yeux que pour Anne-Marie, cette jeune fille de tous mes matins ; je n'avais d'oreilles que pour sa voix troublée par la servitude ; je me plaisais à ses phrases inachevées, à ses mots toujours en retard, à sa brusque assurance, vivement défaite et qui se tournait en déroute pour disparaître dans un effilochement mélodieux et se recomposer après un silence. L'histoire, ça venait par dessus le marché : c'était le lien de ses soliloques. Tout le temps qu'elle parlait nous étions seuls et clandestins, loin des hommes, des dieux et des prêtres, deux biches au bois, avec ces autres biches, les Fées ; je n'arrivais pas à croire qu'on eût composé tout un livre pour y faire figurer cet épisode de notre vie profane qui sentait le savon et l'eau de Cologne. Anne-Marie me fit asseoir en face d'elle, sur ma petite chaise ; elle se pencha, baissa les paupières, s'endormit. De ce visage de statue sortit une voix de plâtre. Je perdis la tête : qui racontait ? quoi ? et à qui ? Ma mère s'était absentée : pas un sourire, pas un signe de connivence, j'étais en exil. Et puis je ne reconnaissais pas son langage. Où prenait-elle cette assurance ? Au bout d'un instant j'avais compris : c'était le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c'étaient de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres, étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les doubles consonnes ; chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches en mots inconnus, elles s'enchantaient d'elles-mêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi : quelquefois elles disparaissaient avant que j'eusse pu les comprendre, d'autres fois j'avais compris d'avance et elles continuaient de rouler noblement vers leur fin sans me faire grâce d'une virgule. Assurément, ce discours ne m'était pas destiné. Quant à l'histoire, elle s'était endimanchée : le bûcheron, la bûcheronne et leurs filles, la fée, toutes ces petites gens, nos semblables, avaient pris de la majesté ; on parlait de leurs guenilles avec magnificence, les mots déteignaient sur les choses, transformant les actions en rites et les événements en cérémonies. Quelqu'un se mit à poser des questions : l'éditeur de mon grand-père, spécialisé dans la publication d'ouvrages scolaires, ne perdait aucune occasion d'exercer la jeune intelligence de ses lecteurs. Il me sembla qu'on interrogeait un enfant : à la place du bûcheron, qu'eût-il fait ? Laquelle des deux soeurs préférait-il ? Pourquoi ? Approuvait-il le châtiment de Babette ? Mais cet enfant n'était pas tout à fait moi et j'avais peur de répondre. Je répondis pourtant, ma faible voix se perdit et je me sentis devenir un autre. Anne-Marie, aussi, c'était une autre, avec son air d'aveugle extralucide : il me semblait que j'étais l'enfant de toutes les mères, qu'elle était la mère de tous les enfants. Quand elle cessa de lire, je lui repris vivement les livres et les emportai sous mon bras sans dire merci. A la longue je pris plaisir à ce déclic qui m'arrachait de moi-même : Maurice Bouchor se penchait sur l'enfance avec la sollicitude universelle qu'ont les chefs de rayon pour les clientes des grands magasins ; cela me flattait. Aux récits improvisés, je vins à préférer les récits préfabriqués ; je devins sensible à la succession rigoureuse des mots : à chaque lecture ils revenaient, toujours les mêmes et dans le même ordre, je les attendais. Dans les contes d'Anne-Marie, les personnages vivaient au petit bonheur, comme elle faisait elle-même : ils acquirent des destins. J'étais à la Messe : j'assistais à l'éternel retour des noms et des événements.

 

(pour lire « Les mots » en PDF sur laphilosophie.fr)

 

 

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