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Florence-Aubenas.jpg

 

Je viens de finir de lire « Le quai de Ouistreham » de Florence Aubenas, dans lequel elle relate son immersion de six mois parmi les femmes de ménage, travailleuses pauvres de Caen. Je ne sais plus quel écrivain disait que le poème ne devait se préoccuper ni de vérité ni de mensonge. Le poème (et toute écriture à mon avis) devait, selon lui,  seulement être juste. Le quai de Ouistreham est un livre d’une immense justesse.

 

Sacrifiant à son réflexe habituel devant le succès, une partie de la critique a cherché l’imposture : Facile d’aller jouer les chômeuses quand votre travail salarié vous attend au Nouvel Obs. Ces puristes reprochent à l’auteur de n’avoir pas été réellement demandeuse d’emploi. On aimerait être sûr que ceux-là ont tous réellement écrit un livre avant d’en critiquer d’autres. Ils sacrifient sinon à ce qu’ils dénoncent.  Mais d’autres fustigent une imposture inverse : Zola n’a pas eu besoin d’aller pousser des wagonnets pour dénoncer la condition des mineurs dans Germinal. Ce qui serait alors reproché à l’auteur, c’est sa position de journaliste, consistant comme elle le dit très bien, à se coltiner le réel. Dans les deux cas, usant d’arguments qui s’opposent, on reproche à Florence Aubenas ce qu’elle est. C’est très con.

 

Imagine-t-on les mêmes reproches, à la même personne, à propos de ses reportages au Rwanda ? « Oui, mais vous n’êtes pas tutsi. Oui, mais vous auriez dû écrire une fiction sur le génocide à Paris en rassemblant de la doc… » Conneries tout ça. Un reporter, il va sur le terrain vivre un peu, beaucoup et si possible passionnément ce qu’il va raconter. Certains en meurent. Les critiques bien moins.

 

Très heureusement, la plupart des lecteurs, professionnels ou non (et moi avec eux) reconnaissent au livre de Florence Aubenas ses immenses qualités. Je vais y venir. De Florence Aubenas, je me souvenais, vue à la télé, sa descente d’avion au sortir de cinq mois de captivité en Irak. En y repensant, après avoir lu Le quai de Ouistreham, je retrouve cette même attitude, faite de simplicité et d’un total refus d’héroïsme. Après l’Irak elle disait en substance ne pas bien voir en quoi il serait glorieux de s’être faite capturée puis gardée en otage. Elle n’avait fait que survivre. Elle va dans le même état d’esprit à Caen se livrer en otage à la crise économique pour une durée indéterminée. Ce n’est pas moi qui souligne exagérément le parallèle, mais Florence Aubenas elle-même : « Je n’aurais pas pu faire l’un sans voir vécu l’autre. » Remarque pudique derrière laquelle on imagine sans trop se tirer les cheveux qu’après l’Irak, Caen ne pouvait être pire. Elle n’y va donc pas tester sa résistance ou son courage, elle les connaît. Elle n’y va pas non plus s’y faire son Koh-lanta perso en milieu industriel sinistré. Elle prévoit encore moins de revenir comme ces héros shootés à la fausse modestie déclarant qu’ils n’ont fait que leur devoir. Elle y va faire son boulot, comme en Irak, comme au Rwanda, comme à Outreau et comme personne.

 

Pourquoi ? Elle le dit très bien en intro de son livre. La crise, tout le monde en parlait, mais concrètement ? Réellement ? Il fallait y aller voir de près, la vivre au quotidien cette crise, d’une façon ou d’une autre, pour la dire plutôt que seulement en parler.

 

Pourquoi Caen ? Par hasard dit-elle. Et c’est certainement ce qu’elle croit. Perso, je ne peux m’empêcher de penser que le nom de cette ville sonne comme une première question. Quand ? Ou même : « Caen reviendras-tu ? » Le hasard fait également bien les choses en ne proposant à Florence Aubenas, chômeuse à Caen, que des heures de ménage. Or s’il y a bien une chose tout à fait évidente à la lecture du livre, une chose pour laquelle l’auteur n’a aucune disposition, c’est le ménage. C’est tour à tour poignant ou carrément drôle, souvent les deux à la fois, mais à la lire, Florence Aubenas armé d’un seau, d’une serpillière, de chiffons, de produits, c’est Laurel et Hardy à elle toute seule.

Mais suivant la ligne fixée, l’écriture raye tout ce qui mettrait son auteur en scène. On ne trouvera donc dans « Le quai de Ouistreham » aucun état d’âme de l’apprentie chômeuse. Le lecteur n’aura néanmoins aucune peine à remplir les blancs avec ce qu’il faut d’indignation, de colère, d’attendrissement, de peine… Du moins jusqu’aux dernières pages. Là, intervient ce que Florence Aubenas parait n’avoir pas anticipé, ou ce contre quoi elle s’était prémunie jusque-là : elle s’attache. Pas à son rôle de composition, ni à son travail d’intouchable, mais bien à ses compagnes galériennes et tout particulièrement à l’une d’entre elle dont elle sent confusément qu’elle constitue un bout possible du tunnel, par l’irréductible humanité qu’elle incarne, mais aussi par l’espoir d’obtenir par elle un vrai travail. Ici, comprendre : un nombre significatif d’heures de ménage dans le même endroit pas trop pourri. Et qu’est-ce qu’elle nous fait la Florence, à la dernière seconde de la dernière heure, juste au moment de livrer les locaux impeccables et donc d’avoir une chance à la fois de briller aux yeux de sa collègue et de son employeur ? Elle renverse par inadvertance son seau plein d’eau sale en plein dans le hall.

 

On s’abstiendra de voir là un acte manqué. J’ai pas la qualif. Mais on s’abstiendra aussi de toute autre lecture puisque ce qu’on attend en vain, à ce moment du récit, c’est bien sûr les réflexions de Florence Aubenas à partir de ce drame, sur ce qu’il pourrait hypothéquer, provoquer, casser… Bref, un chouia de narration. Y’a pas. Du coup, en suivant mordicus sa ligne, consistant à dire sans raconter, comme on montrerait sans commenter, Florence Aubenas me parait sacrifier avec sa plume à cette bien attachante maladresse dont elle fait également preuve avec un balai, jouant l’objectivité contre l’émotion pour garder cette justesse, apparaissant au final, mais au final seulement, comme un peu artificielle. Pas très clair tout ça ? Ok (il est tard) j’essaye autrement…

 

J’ai dénoncé déjà cette mode actuelle consistant à tout scénariser, en suivant d’ailleurs des schémas éculés genre : Notre héros, après avoir traversé bien des épreuves (dont la plupart lui aurait été épargnées s’il s’était occupé de ses oignons) trouve l’objet de sa quête et touche à la félicité éternelle, pour une fois compatible avec le mariage. Florence Aubenas, partant à Caen, n’a aucune idée de ce qui va lui arriver. Il n’y a pas d’histoire. Il y a des hasard, des rencontres, des événements sur lesquels elle a aussi peu de prise qu’une bille d’acier dans un flipper. On sait qu’il n’y aura pas de fin heureuse ou malheureuse. Elle mettra fin à son reportage quand on lui proposera un CDI, qu’elle refusera. Mais en s’attachant à ses compagnes d’infortune, Florence Aubenas se sens rattrapée par la fiction. Pas dans la vie - la vie peut toujours se lire sous forme d’attachements, de ruptures, de mini ou de grand drames, de comédie - mais dans son récit. Ayant pris le parti du reportage et le tenant magnifiquement, elle se trouve comme encombrée par cet attachement, sans doute bien naturel chez elle, mais dont la maîtrise lui échappe et son projet avec lui, sans parler du seau d’eau sale.

 

Mais on aura compris, j’espère, que cette dérive qu’on entrevoit, dont l’auteur ne parait sauvée que par le gong du CDI, en donnant à ce qui voulait n’être qu’un reportage, la dimension d’une aventure humaine, avec l’universalité que cette dimension suppose, confère à ce livre une valeur allant bien au-delà de son projet initial et c’est très heureux.

 

Jimidi

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