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18 septembre 2010 6 18 /09 /septembre /2010 08:57

 mur-de-pierres-seches-avec-ecriture.jpg

 

 

 Lettrine (L ourgang pate à papier)

 

    

es malheurs des autres, pour moi, c’est fini. Après trente cinq ans de crises d’adolescence, de séparations conflictuelles, de grands, moyens et petits drames familiaux, je prends ma retraite. Je suis assis pour la dernière fois dans ce fauteuil à roulettes, pour un moment encore chaudement entouré de l’émotion du départ. Les verres du pot d’adieu ont été lavés et rincés de quelques larmes et j’attends, assis dans ce bureau débarrassé de mes affaires personnelles, redevenu anonyme, l’heure proche de rentrer chez moi. Ces dernières semaines, en prévision de cette fin, j’ai fait place nette petit à petit, emportant les rares souvenirs matériels méritant de me suivre une fois la page tournée, accompagnant sur leur trajet de retour à la maison les objets personnels m’ayant suivi au travail : la photo des enfants, un pot à crayon, un coquillage... J’ai mis de l’ordre dans mes dossiers pour mon successeur, du moins dans les dossiers officiels. Chaque enfant, chaque famille, chaque situation suivie donnait lieu à l’ouverture de deux dossiers. Un administratif, mince, raide et rien ne dépassant de son uniforme, constitué de pièces officielles : jugements, ordonnances, convocations, courriers, rapports, et un autre, double moins squelettique du premier, ébouriffé de notes personnelles, brouillons, messages téléphoniques, celui-là bien épais, cabossé et ridé par d’incessantes consultations. Mais tous les dossiers finissent par se clore sur leurs histoires plus ou moins bien terminées. Les officiels vont rejoindre les archives à la cave mais les autres, personne ne sait trop quoi en faire. Moi, je les empilais dans un coin du bureau sans plus y penser, mais l’heure de la retraite arrivant, la question de leur devenir devenait plus pressante. L’idée de m’en débarrasser petit à petit dans la première benne de recyclage venue - il y en a une au bout de la rue - me paraissait sacrilège. Je rationalisais cette résistance en me cramponnant à l’idée que cette prose très indiscrète pourrait laisser filtrer des éléments de vie privée dont les différents intéressés n’auraient sûrement souhaité qu’ils viennent à la connaissance d’une personne chargée des déchets, ni qu’ils voisinent avec des emballages perdus. Restait le broyeur dont nous sommes équipés, mais pour l’avoir testé une première fois à son installation, je m’en étais depuis tenu prudemment éloigné. J’avais approché de sa fente une liasse test pour la sentir m’échapper, happée avec insistance, puis débitée en minces lanières dans un grognement satisfait. Cette goinfrerie efficace m’avait surpris. J’avais ouvert la machine pour voir le résultat. Dans son réceptacle s’enchevêtraient bien de fines bandes de papier, portant chacune de l’écriture mais devenue illisible, hachée en lettres, en syllabes, en mots n’ayant plus aucun sens faute d’être reliés à leurs semblables. J’avais sous les yeux l’enfer. Ces mots patiemment recherchés, ces phrases assemblées difficilement pour rendre compte d’une histoire, d’un parcours de vie, la machine ne les avait pas effacé, elle ne les avait pas renvoyé au néant, elle les avait juste privé de sens. Tout ce que j’avais écris était encore là, mais tous mes efforts pour que ça dise quelque chose à quelqu’un disparus. L’écrit réduit à l’état de matière première et le travail à rien, juste de l’encre sur de la cellulose.

 

Mais je savais devoir retrouver le broyeur tôt ou tard : comment mes un mètre cinquante de dossiers personnels auraient-ils pu y échapper ? Puis l’idée est venue. Elle a fait jour petit à petit, s’alimentant comme souvent de choses éparse finissant par former un tout. Il y a eu cette envie de refaire l’appartement, peut-être pour changer de cadre, puisque je changeais d’activité. Il y a eu ce papier peint figurant un mur de pierres dont nous avons couvert le mur d’une chambre. Il a y eu le souvenir de travaux manuels dans l’enfance. Puis l’idée.

 

Depuis des mois, mes journées de travail se terminent de la même façon. Avant de rentrer à la maison, je prends sur la pile un dossier tout rempli de l’histoire commune d’un enfant, d’une famille et de la mienne. Je le passe au broyeur par liasse d’une dizaine de pages. Puis j’ouvre les entrailles de la machine sur le contenu de son révoltant repas et je le transvase dans un sac poubelle. Les collègues pensent que je m’en débarrasse dans la poubelle de l’immeuble ou dans la benne du bout de la rue, mais je l’emporte jusqu’à chez moi. Là, je verse le contenu du sac dans un grand bac réservé à cet usage puis je le rempli d’eau. Je mixe le tout jusqu’à obtenir une pulpe gris clair dont une passoire retiendra l’essentiel en la débarrassant d’une partie de son eau.  Retour au bac dans lequel j’additionne de la colle à papier peint à cette pâte à papier. Dans une feuille de plastique épais, j’ai découpé des bandes de trois centimètre de haut, assemblé au scotch leur deux extrémité puis j’ai donné à chacune une forme irrégulière. Je rempli ces moules de pâte à papier, je presse pour chasser les irrégularités et lisser la surface et il me reste à attendre que l’eau s’en évapore au fil des jours. Au final, sortant de chaque moule, j’ai l’équivalent d’une pierre de parement et maintenant des centaines.

 

À la fin de mon dernier jour de travail, j’ai broyé le dernier dossier de la pile. Devenu pierre, il ira rejoindre les autres sur le tas de celles qui m’attendent. Dans les jours prochains - Quand ? Ça n’a plus aucune importance - j’assemblerai une à une ces pierres. Ensemble, elle remplaceront avantageusement le papier peint griffé par les chat dans notre séjour. Chacune irrégulière, chacune ayant sa forme propre, chacune petite, moyenne ou grande, chacune serrée contre sa voisine, chacune parmi ses semblables, chacune servant d’assise à d’autres, chacune distincte et composant pourtant un tout, chacune me rappelant discrètement trente cinq ans de vie professionnelle et toutes me disant de quoi je suis fait.

 

Jimidi

 

Tout le monde aura compris, j’espère, qu’il s’agit d’une fiction, du moins en grande partie. Si cette histoire de pâte à papier est bien réelle, même si pour le moment je n’ai broyé que des vieux journaux, rien n’indique que tout ça finira en mur de « pierres sèches » et de toute façon - merci la Droite - je suis encore loin de la retraite.

commentaires

Mélanie de tours 21/09/2010 09:24



pour Scribul ?



Jimidi 21/09/2010 20:23



Oui, tiens ! Un peu court, mais je pourrai l'étoffer d'ici là...



Mélanie de tours 20/09/2010 12:34



Mon dieu ! on se connait à peine et je ne vous surprends déjà plus..........



Jimidi 20/09/2010 19:11



On se connait depuis plus de deux ans maintenant (on a vu des couples durer moins que ça) et je ne suis pas sûr  DU TOUT d'aimer les surprises...



mélanie 19/09/2010 16:15



On dirait une photo !



Jimidi 19/09/2010 19:56



Hi hi  !


(Je m'y attendais un peu)



br'1 19/09/2010 13:15



Ah! j'y ai cru. Bravo.



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