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6 mai 2015 3 06 /05 /mai /2015 20:08
L'au-delà, terre de contraste

J’espère qu’on ne m’en voudra pas d’aborder la mort de mon père sous ce titre stupide, mais il y a belle lurette que j’occupe l’espace de ce carnet avec tout et n’importe quoi ; je ne vois donc pas pourquoi cet événement y échapperait. Alors oui, du coup, ça force à passer par le profond et drôle, ou le drôle et profond – c’est réversible, ce tissus d’âneries là – mais je te sais indulgent-e, à force...

Perso, j’avais renoncé à imaginer quoique ce soit au sujet de ce grand départ. On a toujours mieux à faire qu’envisager la disparition d’un proche. Pi ça ne sert à rien, la réalité se chargeant très heureusement d’imposer son foisonnement débridé et de déverser ses excédents d’imprévu. Je n’avais donc rien imaginé, mais pour autant, ce décès n’a pas été une surprise. Tout s’est passé en une semaine après son AVC, mais on le voyait quand même décliner petit à petit depuis plusieurs années.

J’en avais parlé ici : il y a quelques temps, Guy était descendu au jardin me dire qu’il était prêt. Je pense que du coup, il devait trouver le temps long. Il attendait sa fin sans inquiétude, persuadé que son grand-père l’accueillerait au seuil de cette nouvelle aventure. Il n’y avait donc aucune raison de s’en faire plus que lui.

A l’hosto, ils ont été également très bien, expliquant comment le traitement anti-coagulant contre l’AVC avait provoqué une hémorragie, qu’il avait fallu localiser avec un produit mal supporté par les reins et bref, ceci entraînant cela, ils ne pensaient pas raisonnables de s’acharner. Je revois la salle réservée à l’accueil des familles, pour ces entretiens, dans ce service d’urgence ou de soins intensifs – je ne sais plus – où ces annonces de mauvaises nouvelles font, j’imagine, parti du quotidien. La table était assez grande pour nous accueillir tous autour d’elle : ma mère - sa compagne de presque toujours (ils se sont mariés assez tard) – ses petits enfants, mes enfants (j’inclue dans cette parenté et cette parenthèse les personnes qui partagent leur vie) et peut-être même leurs propres enfants, mais je n’en suis plus sûr. Le babil de la mini-muse ne revient pas, ni les images de la petite brune dont le prénom et tout le reste rime avec réglisse. Où étaient-elles passée ? Il y avait également, dans les éléments remarquables de la déco, un aquarium, très propre, dans lequel frétillait tout un petit peuple de guppy et dont la lampe alors qu’on quittait la salle, s’est éteinte dans un claquement laissait penser que son heure était également arrivée. Ou alors ils ne mettent que des ampoules programmées pour péter à chaque fois, par solidarité.

Le médecin, une femme, à laissé échapper de ses mains juste assez de nervosité pour que j’ai le sentiment que cette annonce de fin imminente n’était pas un refrain appris par cœur. Elle a eu le ton qu’il fallait. Elle a pris le temps qu’il fallait. On a tous parfaitement compris que c’était la dernière fois qu’on le voyait vivant. J’ai chopé au passage dans le couloir un drap qui servait de housse à je ne sais quel appareil médical pour en couvrir mon père, qu’au moins il ait l’air d’être au lit plutôt qu’en hydroculture, et nous lui avons chacun dit adieu. Je l’avais vu vingt-quatre ou quarante-huit heure avant et nous avions pu échanger quelques mots. Oui, bon, un mot : « Jardin ». Mais essaye de parler après un AVC et sans tes prothèses dentaires, tu m’en diras des nouvelles. « Jardin » comme dernier mot et comme dernières volontés, même planté comme une fleur au milieu d’une phrase aux vocalisations en friches, ça me va tout à fait. Il y a longtemps que je m’en occupe de ton jardin, mon petit papa. De celui-là et de tous ceux que tu m’as laissé.

On était dimanche après-midi. L’hôpital a téléphoné à Simone le lendemain matin. Elle n’avait pas souhaité qu’on l’appelle dans la nuit. Comme je la comprends. Quand le téléphone a sonné à la maison, je savais que c’était elle et pourquoi.

Elle a choisi le vendredi pour l’enterrement. Ça pouvait pas tomber pire. Ce jour là, je cumulais deux permanences à la fois et des rendez-vous toute la journée, mais les collègues se sont débrouillé. Ils ont même trouvé le moyen d’envoyer des fleurs, ce qui m’a d’autant plus touché (rétrospectivement. Je ne l’ai appris qu’une semaine plus tard) qu’en gros, au boulot, on fête plutôt les heureux événements. Je n’ai pas souvenir d’avoir déjà cotisé pour des funérailles. Tu dis ? Ils seraient peut-être contents de cotiser pour les miennes ? Oui, c’est arrivé. Mais ça passe.

À l’église – je dis « à », mais il faut entendre avant-pendant-après – tu te dis que c’est quand même bien foutu, leur truc, je veux dire la religion et tout ça. C’est tellement millimétré que tu n’as pas un instant pour penser. Alors être triste, n’essaye même pas. Ça doit servir à ça. Du formel, plein les yeux et les oreilles, jusqu’à saturation. Le signe de croix, je m’en rappelais à peu près, mais le reste, rien. Très difficile de ne pas faire comme tout le monde même de dos, quand t’es au premier rang d’une église pleine. Ou alors, faut avoir 18 mois et ça tombe bien, c’est pile l’âge de mini-muse, qui s’en est donné à cœur joie. Grimpé partout, applaudi quand les gens chantait, couru se cacher derrière le cercueil. Le show. Mi-angelote, mi-diablotine ; une petite fleur blonde aux yeux clairs échappé de sa plate bande. Trop marrant l’enterrement. Quand est-ce qu’on recommence ?

Je ne suis pas pressé ma chérie. Même s’il faut se rendre à l’évidence : ça ne fait que commencer. Les suivants étaient probablement dans l’assistance. J’ai revu des gens perdus de vu depuis… Houlà ! Impossible à reconnaître, pour la plupart, mais moi non plus, finalement.

Puis le cimetière pour les derniers adieux. En ce qui me concerne, c’était fait depuis longtemps. Puis on s’est retrouvé une vingtaine chez Dut sous le tilleul pour boire un coup et grignoter des trucs.

Depuis (ici aussi, lire : avant, pendant et après) la douleur, je gère. C’est peut-être une conséquence heureuse de ces bientôt quarante ans passés, payé à baigner dans le malheur des gens : on apprend à gérer ce qui risque de vous atteindre directement. Avec la douleur des autres, j’ai plus de mal. La mienne, ça va, je connais. Perso, c’est le malheur innocent, qui me crucifie le plus volontiers. Le malheur auquel les intéressés ne peuvent mais. On était très loin de tout ça, préparés, ritualisés. Rien à voir, par exemple, avec la disparition brutale d’un petit compagnon à quatre pattes. Cette évocation ne paraîtra déplacée qu’à ceux qui ne sont pas passés par là. Ce vide brutal, ouvert, béant, que rien ne parait devoir combler, au bord duquel on se tient à la fois seul, désarmé, en morceaux, ce vide là n’a pas eu l’occasion de s’ouvrir avec la disparition de Guy, ou alors petit à petit, au fils des ans, mais comblé au fur et à mesure par la vie qui va.

Depuis (et là encore, lire : avant, pendant et après) c’est fou le nombre de lieux communs que j’entends. Le pompon étant sans doute gagné par celui qu’on m’a encore servi ce matin : « On a beau avoir l’age qu’on a, on reste les enfants de ses parents. » Heu… Oui, mais non. Perso, les miens ne m’ont pas élevé dans la dépendance affective et tout en mesurant, avec le temps, de plus en plus et de mieux en mieux ce que leur dois - dont je les remercie infiniment - ça ne disparaît pas avec eux.

Mon petit papa, on fait comme on a dit. Quand tu penses à moi, quand je pense à toi, on se rejoint sur cette chanson à la con « Chemin qui invente le monde ». Bouge pas, ma brune l’a mise sur le bureau. Je clique.

Published by Jimidi
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commentaires

JO TOURTIT 18/05/2015 10:31

Suis touchée par ton post et ton chagrin bien dissimulé sous une "montagne" de mots certes mais pas pour qui sait lire entre les lignes ...
Suis comme toi face au "ballet" final, je déteste estimant que ceux que j'aime et qui "partent" sont dans mon coeur et non sous terre.
Avec toi par le coeur ... Bises

Laure 10/05/2015 17:21

C'est bien. Et cette mort s'est bien passée, je dirais, d'après ce que tu as pu en dire, pas trop long, calme, pas trop de souffrances pour ton père j'espère, qui a eu le temps quand même de savoir ce qui se passait, et le départ se préparait.
L'important c'est ta mère, si elle garde le moral et autant de santé que possible, je lui dis bravo et à tous ceux qui sont là pour elle.

Oui, je dis : Bien. La mort de ma mère fut un soulagement. Il y a des morts qui vont leur chemin en temps et heure
Le pire c'est ceux qui partent en pagaille, trop tôt, trop vite, d'un coup de tête sans nous prévenir.

Des bises, alors

Jeanpaul 09/05/2015 15:09

Vers vous, des pensées, comme des fleurs.

Elsa 08/05/2015 13:54

C'est normal que tu ne te souviennes pas de La Muse et de Mini Cousine à l'hôpital : on n'y était pas.
Pas mal de personnes sont venues nous voir après l'Eglise pour nous dire que c'était bien que La Muse ait fait un peu le "show". Heu merci...c'était pas tellement prévu, elle n'en a fait qu'à sa tête :D
Beaucoup d'émotion, quelques larmes, mais la douleur pas trop...mais bon, ce n'était pas mon père. D'ailleurs je ne veux MEME PAS y penser !

Jimidi 08/05/2015 19:12

Oui, voilà : n'y pensons pas. Hi hi ! Bisous !

br'1 07/05/2015 12:06

Ah tiens on est presque synchros sur ce coup-là. Mais en Alsace les ponts c'est sacré et le lundi on n'enterre pas, donc c'est pour mardi prochain, soit une semaine d'attente! Et moi c'est ma maman. Et son AVC date du mois d'août, avec une looooooongue descente qui n'avait que trop duré! Pensées vers toi et ta famille, en particulier vers celle qui reste, privée de son compagnon.

Jimidi 07/05/2015 14:00

Ben oui, on est dans les âges où... Toutes mes affectueuses pensées t'accompagnent dans ce deuil.

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