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19 avril 2015 7 19 /04 /avril /2015 08:23
King, décidément

Tu connais peut-être ça. Arrivé à un certain niveau d’engagement dans une activité qu’on pratique régulièrement, on se demande : Comment font les pros ? La question se pose pour le doublage des cloisons en placoplâtre et le carrelage ; elle se pose pour l’élagage et le jardin ; elle se pose pour moi, de longue date, pour l’écriture. Question qu’on pourrait d’ailleurs elle-même questionner : j’écris de longue date, je crois ne pas être trop nul dans l’exercice, alors ?

Alors je suis le pire fainéant qui soit ; le fainéant perfectionniste. J’ai du mal à m’y mettre, mais quand j’y suis, faut que ça sorte impeccable. Je diffère volontiers, j’esquive, je remets, mais je ne bâcle pas. Je suis donc toujours à la recherche de ce qui pourrait rendre la tâche à la fois plus facile, plus rapide et son résultat meilleur. Par ailleurs je sais - nous sommes ainsi fait - que l’expérience des autres est utilement transférable. Il n’y aurait ni profs ni élèves sinon. Sans entrer dans le débat de l’inné et de l’acquis, pour la lecture et l’écriture au moins c’est clair : on les a apprises. C’était il y a très très longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine, et depuis, ça nous est devenu aussi naturel que respirer, mais pour cet art, cette activité d’écrire, de chanter, de danser, de peindre, de dire, quand on la pratique un peu plus que de temps en temps, quand elle est, pour des raisons personnelles ou pour gagner son pain, un peu plus qu’un truc qu’on fait sans y penser, la question du « comment ? » se pose.

Ou pas. Je crois qu’on peut tout à fait trouver ses propres trucs en se foutant du tiers comme du quart de ce qu’en diraient les maîtres, les modèles, les pros, mais comme je crois également que cette démarche n’empêche pas l’autre, disons qu’à l’ordinaire, ça m’est un peu égal de savoir comment écrivent les auteurs que j’aime - tant que j’y arrive - mais que ça m’intéresse quand même, parce qu’on ne sait jamais.

Et là, je vais faire semblant de sortir un peu du sujet, pour mieux y revenir. Bah oui, l’écriture de blog permet ce genre de pirouette alors autant en profiter. J’avait déjà rédigé une première version de cet article mine de rien consacré à la question de la réécriture et, arrivé à ce point auquel j’arrive souvent : « Qu’en dit Stephen King ? », j’avais avancé deux trois trucs rapidement (fainéant) mais j’ai quand même été relire son « Écriture Mémoires d’un métier » histoire de ne pas raconter trop de connerie (perfectionniste). Et bien sûr, ensuite, en relisant mon article, ça n’allait plus du tout, du moins plus partout. Donc je l’ai réécris, hi hi !

Ben oui : « Hi hi ! » parce qu’il commençait comme ça :

Me suis toujours demandé en quoi pouvait bien consister cette étape de « réécriture » qui suivrait la première, celle du premier jet, pour les écrivains les vrais. Attention, ne vois aucune immodestie dans cette interrogation. Je ne me pose pas cette question parce que les états premiers de mes manuscrits seraient d’une qualité de finition telle qu’ils n’auraient plus besoins de rien, non. La question est sincère. Que font les écrivains qui réécrivent ? L’étape de correction, je vois bien. Tu relis au mot à mot, sans aucun souci d’organisation du texte ni de composition, juste le littéral. Là, tu traques la répétition, la surabondance de « que » « qui », tu butes sur chacune des formes du verbe avoir quand il n’est pas en position d’auxiliaire pour trouver un équivalent plus précis, plus sexy. Bref, tu corriges. Mais réécrire ?

A ranger dans les bonnes raisons de réécrire : quand on est bien parti (de travers) pour se fourvoyer.

Non parce qu’après, j’affirmais un peu vite qu’après son premier jet, King réécrivait. C’est à la fois vrai et faux. Il ne parle jamais de réécriture. Ou s’il le fait, ce n’est pas le terme choisi par son traducteur. Il parle de première et de deuxième version. Je te la fais courte. Tout ça est au chapitre 11 de la partie « Écriture », page 270. Il écrit sa première version d’une traite en trois mois, ce qui peut paraître peu, mais à raison de dix pages par jour (c’est son rythme) on est quand même autour de 900 pages (soupire !). Il laisse reposer six bonnes semaines, pendant lesquelles il écrit autre chose (re-soupire !) et revient à son texte pour ce qui me semble bien être surtout * une phase de correction, en le passant à travers plusieurs filtres personnels, avec l’objectif - là encore très personnel - d’aboutir à une deuxième version allégée de 10%, en virant tout ce qui est inutile :

- La plupart des adverbes (il fait une sorte de fixation sur les adverbes, comme moi sur le passé simple et les qui que quoi).

- Ce qu’il appelle « ses chéries », autrement dit, ces paragraphes surtout là pour faire plaisir à l’auteur et dont le lecteur se fout complètement. Poubelle.

Après, mais après seulement, il fait lire cette deuxième version à une poignée de lecteurs, au premier rang desquels sa chère et tendre, et tient compte de leurs remarques - si elles sont unanimes - pour d’ultimes modifications.

Moi pas. Il est vrai que je ne suis pas Stephen King. L’idée même d’arriver à écrire dix pages tous les jours représente pour moi une sorte d’Everest. Beaucoup trop haut. Sans moi les gars. D’autant que Monsieur King et moi n’avons pas tout à fait le même rapport à l’écriture. Lui, c’est un bavard. Rester tout le matin à écrire n’est pas une peine. Je le vois plutôt comme s’obligeant à ne pas y passer toute la journée et toute la nuit. Moi, je mets déjà deux minutes pleines à tourner et retourner la phrase d’après dans ma tête, puis je me lève pour réchauffer une tasse de thé, je me rassois, j’écris la phrase, je vais « réfléchir » un peu sur le balcon, je reviens la lire et si ça va, je passe à la suivante. Avec tout ça, si je termine avant ce soir cet article commencé avant-hier et repris ce matin à l’aurore, je serai content.

Une autre différence avec Monsieur King concerne le récit lui-même. Je suis tout à fait d’accord avec lui pour penser qu’une histoire, c’est avant tout une situation, autrement dit, des personnages dans un environnement, à qui il arrive des trucs. Je suis également d’accord avec lui pour constater qu’en dépit de ce qu’on avait prévu au départ, le déroulement du récit confronte l’auteur à des surprises. Mais ses personnages semblent réagir beaucoup plus vite que les miens. Perso, j’attends, parfois longtemps, de savoir ce qui a bien pu leur passer par la tête pour prendre telle ou telle initiative qui me laisse sans voix, ou plutôt sans mots pour le dire. Ça marche aussi « en creux » : parfois, le récit imposerait qu’il leur arrive ça, ou ça, mais c’est juste pas possible en l’état. Thé, cigarette, re-thé, journée de travail, télévision, puis la solution se laisse voir, et c’est reparti.

Un autre grand talent de Stephen King, qui doit singulièrement lui simplifier la tâche, c’est la précision de son imagination. Quand ça se passe en ville, c’est dingue, mais on dirait bien qu’il a en tête jusqu’aux numéros de plaque des voitures garées devant la boulangerie et la moyenne de chacun de ses personnages au deuxième trimestre de leur année de Terminale. Moi pas. Du coup, oui, en attendant que ça vienne, je relis, je corrige, une version qui n’est pas la première mais un mélange des vingt cinq première, dont je ne sais pas encore comment elle se termine.

Métier ? Alors je le vois lui devant un métier à tisser, sortant chaque jour un bon métrage d’une toile dense, serrée, épaisse, quand je suis en train d’ajouter péniblement un ou deux rangs, tout en ravaudant les endroits plein de trous, armé ailleurs d’une aiguillée de couleur pour broder des motifs.

Tu dis ? Je ? Bricole ? C’est toute la question.

* Pas que. King profite de sa relecture pour repérer, dans sa première version, le ou les thèmes sous-jacents, le ou les fils rouges et s’arrange pour qu’ils traversent l’ensemble du texte.

Published by Jimidi
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commentaires

Laure 22/04/2015 19:21

Mouiii mouiiii...Cet article est une diversion d'une diversion, cher ami. Allez on s'y remet ( enfin toi) allez...

Jimidi 25/04/2015 11:35

(Attention, un jour que j'espère prochain, je vais chercher quelques lecteurs de confiance pour lire le manuscrit...)

Jimidi 25/04/2015 11:34

C'est pas faux ! Hi hi !

Elsa 20/04/2015 09:45

Je pense que ça vient aussi de l'expérience. Tout le monde, quand il débute, met une heure là où il faut une minute à une personne confirmée. Pour aller plus vite et faire mieux, faut juste en faire pluuuuuuus.

Jimidi 22/04/2015 08:01

T'es virée !

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